Débutants · Raymond Carver

dimanche, mai 06, 2018


Raymond Carver est aux nouvelles ce que le sirop d’érable est au Québec! Il est un maître en la matière. Plusieurs auteurs s’en inspirent et s’en réclament. Mais n’est pas Carver qui veut.

Carver est un créateur d’ambiances: quelques mots, un geste, un silence et le décor est posé. Les tranches de vie qu’ils présentent oscillent entre tragédie et comédie. Des vies font du surplace, alors que d’autres basculent. Sa matière première? Des hommes et des femmes ordinaires, usés par le quotidien.

Carver a arraché la nouvelle à son cadre doré et l’a fait pénétrer dans des lieux où elle n’était jamais allée: le lit aux draps froissés où s’attardent les amants, la cuisine en désordre après le petit déjeuner, la salle d’attente de l’hôpital, le jardin encombré de meubles en vue d’un dérisoire vide-grenier, tout ce bric-à-brac que forment nos vies, comme un décor de théâtre en attente du moment où la vraie pièce va enfin pouvoir commencer.

Son terrain de jeu ressemble au nôtre. Il pourrait être le nôtre. C’est d’ailleurs ce qui me désarçonne le plus quand je lis ses nouvelles. Cette proximité, cette intimité dérangent.

Plusieurs fuiront les nouvelles de Carver, ennuyés par la mise en scène d’un quotidien platonique, par la dissection des petits gens. Ceux qui aiment s’évader et s’arracher à leur quotidien en lisant s’ennuieront à mourir.

Débutants est le manuscrit original du recueil Parlez-moi d’amour, paru aux États-Unis en 1981 après avoir été amputé de moitié par Gordon Lish, l’éditeur de Carver. Les dix-sept nouvelles qui le composent dissèquent un quotidien quelconque et terriblement familier. Les hommes et les femmes pratiquent le métier de vivre, et ce, non sans peine. Chez Carver, chacun se retrouve toujours seul avec lui-même. Les solitudes se frôlent sans jamais se toucher, même au creux d’un lit. Les hommes noient leur ennui ou leur désespoir dans le whisky. Le bonheur des autres est suspect et peut rendre méchant, voir cruel.

Les nouvelles de Carver ne racontent pas d’«histoires» à proprement parler. Elles présentent des fragments de vies privées. Son terrain de jeux est loin d’être exotique. On pourrait apercevoir ses personnages dans une allée de garage, la chambre dun motel, le bar d’un aéroport, une chambre d’hôpital, une salle de bingo ou un salon de coiffure.

Parmi les dix-sept nouvelles qui composent Débutants, certaines m’ont marquée plus que les autres. Dans «L’incartade», le représentant d’une célèbre maison d’édition, en transit à l’aéroport de Sacremento, prend un verre avec son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps. La distance qui les sépare est infranchissable. «Une petite douceur» est une tragi-comédie effrayante sur la mort et le deuil d’un gamin. Dans «Je dis aux femmes qu’on va faire un tour», la vie conjugale d’un couple est sérieusement mise en péril par l’attitude indigne du mari. Dans «Si tu veux bien», un couple âgé passe la soirée au bingo, comme à chaque vendredi soir. Le retour possible du cancer de la femme jette une ombre sur la soirée.

La couleur de Débutants est sombre. L’Amérique dépeinte par Carver est nuageuse, le soleil n’y brille jamais. Il y a, dans cette classe moyenne à bout de souffle, beaucoup de solitude, d’incommunicabilité, de non-dits, de regrets et d'espoirs déçus. Carver est maître dans l’art de dépeindre la routine qui emprisonnent les couples, les frustrations et petites lâchetés du quotidien.

Ça sent le vécu... C’est désarmant et douloureusement beau.

L’excellent film de Robert Altman, Short Cuts, est librement inspiré de neuf nouvelles de Carver. C’est à voir et à revoir!

Débutants, Raymond Carver, trad. Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, De l’Olivier, 336 pages, 2010.

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27 commentaires

  1. J'ai eu un trop plein de quotidien solitaire dans mes dernières lectures de nouvelles ... Je veux de l'exotique, alors, je passe mon tour !

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    1. Avec Carver, nous sommes à mille lieues de l'exotisme! On est même dans le «macro quotidien».
      Tu fais bien de passer ton tour, tu serais déçue!

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  2. Que de jolis mots...! Je n'ai pas réussi à laisser mon exemplaire fermé. Pourtant j'avais de bonnes résolutions, un programme de lecture , et tout et tout. Une première pour moi... et vlan ton billet...lol...
    J'ai lu "l'incartade",je ne m'attendais pas à ce sujet de discussion entre un père et son fils.Mais j'y étais avec eux dans cet aéroport. J'étais meme un peu gênée pour la danseuse...Sentiment bizarre aussi de m'identifier au fils...et petit malaise de mon ego également...tout ce qu'on s'est pas dit ou tout ce qu'on a pas fait avec un père disparu... Alors Oui j'aime la façon de Carver de raconter des scènes du quotidien. Et non je ne me suis pas ennuyée avec cette nouvelle .A voir pour les autres;-) Je retourne à mon programme de lecture...non mais ! ;-)

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    1. Je suis ravie que mes mots ont donné un coup de pied à ta bonne résolution! À cause de toi, je grafigne les murs de ne pas «pouvoir» lire drette-là "Un jardin de sable" qui est revenu sur ma table de chevet!

      Elles sont malaisantes, ces nouvelles. Elles parviennent à piquer là où ça fait mal. Dans "L'incartade", le fait que le fils oublie le sac offert par son père m'a fendu le coeur. Une toute petite phrase et j'avais le coeur en miettes. C'est puissant.

      Tu as vu le film de Robert Altman?

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    2. Mdr...Oui je te l'accorde 1 partout. Et je suis plus faible que toi, j'ai ouvert Carver , alors que toi tu résistes....j'admire...! Bon j'ai pas encore publié le billet final...la deuxième partie hihiii. Elle est belle la couverture...non !? Tu trouves pas.. Ok, je sors... ;-0

      J'en suis à la moitié du recueil. Je savoure, je le repose après 1 nouvelle et le reprend avec plaisir ensuite.
      Ah ça me rassure pour le sac oublié. Je pensais être midinette sur ce coup là.... Moi aussi mon pti coeur a fait un bond...Coeur bien mis à l'épreuve aussi dans "Petite douceur". Ou il est allé pêcher ce boulanger ...!?

      Je croyais avoir vu le film, Mais en visionnant la BO sur YouTube les images me disent rien... Bizarre. Il est bien ?

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    3. Y a pas de faiblesse qui compte. La différence est de taille! Tu te souviens de l'épaisseur de jardin?!

      La couverture est sublime. Si j'étais riche, je me procurerais tous les tomes!

      Le boulanger de "Petite douceur"! Dans le film d'Altman, il fait encore plus froid dans le dos.

      Il est très très bien, ce film. C'est d'ailleurs en le visionnant que j'ai découvert l'existence de Carver!

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    4. Un petit pavé le Jardin de sable" Oui...
      Tous les tomes de ? Les toussaint l'ouverture en relief ? Tu as lesquels toi ?
      Le dernier stade de la soif de Frédérick Exley est ma derniere acquisition chez eux. J'adore. L'édition colorée est pas mal également pour ce roman Mais je préfère celle en relief, que je me lasse pas de toucher. Quel beau métier éditeur quand même...!
      Je vais tâcher de mettre la main sur Short cuts. Tu connais Carver depuis un bout dis donc. C'était une relecture pour le challenge ?
      Bye bye

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    5. Oh! Je parlais des couvertures du Carver! Pour le Thompson, il n'y a qu'un tome, heureusement!
      Les bouquins de Monsieur Toussaint Louverture sentent l'amour du beau. Chacun a sa particularité.
      Viens pas titiller mon envie avec "Le dernier stade de la soif". Je suis à sec (et faible) avec toutes ces tentations! Tu vas m'achever.

      Le métier d'éditeur... On pourrait en parler des heures et des heures!

      Oui, c'était une relecture. Si tu ne le savais pas, le méchant éditeur de Carver avait amputé pour ainsi dire la moitié de chacune de ses nouvelles. D'où le fait qu'il était qualifié d'auteur minimaliste. Et pourtant, il n'en est rien. Les nouvelles éditions sont les originaux, sans les coupures. Ça fait une sacré différence!

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    6. Ah ok ... Mal compris. Oui c'est vrai que la reedition de 2010 donne envie d'avoir tous les tomes. Pourtant je suis pas fan des éditions de L'Olivier. Merci à ma libraire d'avoir encensé aussi Carver. Elle avait cette version dispo
      J'ai lu dans ce recueil l'histoire avec son éditeur je ne savais pas sinon. Bon il faut que je me motive pour écrire un billet car j'ai terminé le recueil cette semaine,snifff

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    7. Hâte de te lire. Je suis curieuse de ton avis.

      La bonne nouvelle? Il y en a plusieurs autres à lire!

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  3. je me souviens de lire les nouvelles de Short Cuts (9 nouvelles donc un peu plus de la moitié), et j'avais adoré ! Je ne connais pas celle de l'aéroport (il me la faut) mais la petite douceur est marquante ! horrible mais tellement bien ;-) Carver est un pur plaisir !

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    1. Bon et bien après ton petit mot je ne pouvais que lire cette nouvelle. Je suis faible...je sais ;-)
      Et puis voilà , je change mes plans et je vais le lire en entier ce recueil de Carver...
      D'accord avec toi Electra, du plaisir en perpective

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    2. Un pur plaisir qui égratigne et fait rire jaune.

      Je me souviens de ton billet sur Short Cuts. Tu as vu le film?

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  4. Toujours pas lu, malgré tes nombreux éloges! Il va falloir que je me procure un livre de cet auteur.

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  5. J'avais adoré ce recueil de nouvelles, depuis je n'en ai plus lu un seul... J'avais été très surprise de reconnaître dans le film Birdman d'Alejandro González Iñárritu l'adaptation théâtrale de Débutants (la nouvelle).

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    1. Oui... maintenant que tu en parles, ça me revient!

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  6. Carver est LE maître de la nouvelle. Une référence absolue pour moi, inégalable et indéboulonnable. Tellement logique d'en avoir avoir fait le logo de votre mois de la nouvelle ;)

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    1. Tu connais ça, toi! LE maître, y a pas d'autres mots.

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  7. Je ne connais cet auteur que de nom... Il va falloir changer cela !

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    1. Si tu aimes le moindrement les nouvelles, Carver est un incontournable. Je te le recommande vivement!

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  8. Ohlala je vais vite changer d'avis sur le genre de la nouvelle !

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  9. comme Jérome, Carver est une sacrée référence. A lire et à relire...

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  10. Voilà un auteur que je n'ai jamais osé appréhender ... mais tu en parles si bien que je suis tentée .. du coup il est sur ma liste pour la biblio ;-)

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    1. Super! Il fait peut-être peur, mais c'est à tort. Il est très très accessible, comparativement à d'autres auteurs...

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