Raconte-moi la fin · Valeria Luiselli

dimanche, juin 17, 2018


Raconte-moi la fin est le genre d’essai que j’aurais souhaité ne jamais voir publier, tout simplement parce que la réalité qu’il dépeint ne devrait pas exister.

Les chiffres et les cartes racontent des histoires d’horreur, mais les histoires les plus horribles sont peut-être celles pour lesquelles il n’y a pas de chiffres, pas de cartes, pas de responsabilité possible, jamais de mots écrits ni prononcés. Et peut-être que la seule façon de garantir un minimum de justice – si tant est que cela soit possible – c’est d’entendre et d’enregistrer ces histoires encore et encore, afin qu’elles reviennent toujours nous hanter et nous faire honte. Car être conscient de ce qui se passe à notre époque et choisir de ne pas agir est devenu inacceptable. Parce que nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à banaliser l’horreur et la violence. Parce que nous pouvons tous être tenus pour responsables si quelque chose se passe sous notre nez et que nous n’osons même pas regarder.

En 2015, Valeria Luiselli commence à travailler comme interprète bénévole au tribunal fédéral de l’immigration, à New York. Son travail consiste à poser quarante questions aux enfants migrants qui ont traversé illégalement la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Ce questionnaire juridique joue un rôle primordial dans le sort qui sera réservé à ces enfants: les réponses fournies détermineront s’ils peuvent rester aux États-Unis ou s’ils seront expulsés. Les rouages du système de justice américain sont aussi tortueux quun labyrinthe kafkfaïen... 

La majorité de ces enfants viennent du Honduras, du Guatemala et du Salvador. La plupart sont arrivés sur La Bestia, un train de marchandises qui traverse le Mexique en direction des États-Unis. Le voyage est parsemé d’embûches: embauche dun coyote, risques d’enlèvements, de viols et d’assassinats, tout ça dans l’espoir de franchir la frontière et de retrouver un membre de la famille. Mais une fois la frontière franchie, une autre aventure commence, et elle nest pas plus rose. Entre avril 2014 et août 2015, plus de 120 000 enfants sans papiers ont été détenus à la frontière. Ce n’est pas l’attrait du rêve américain qui pousse ces enfants à fuir leur pays; c’est avant tout une question de survie: fuir la violence des gangs et les menaces de mort.

En plus de dépeindre une réalité effroyable, Valeria Luiselli entremêle la vie de ces enfants avec sa propre histoire, ses difficultés personnelles et la question récurrente posée pas sa fille: «Alors, comment finit lhistoire de ces enfants?» Valeria Luiselli n’apporte pas de réponse parce qu’elle nen a pas. Mais elle espère, sans trop y croire, que l’histoire finit bien.

Raconter les histoires ne résout rien, ne recoud pas les vies brisées. Mais peut-être est-ce un moyen de comprendre l’impensable.

Un essai essentiel et éclairant.

Raconte-moi la fin, Valeria Luiselli, trad. Nicolas Richard, de l’Olivier, 128 pages, 2018.

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13 commentaires

  1. Etrange sujet, particulièrement d'actualité puisque Trump vient de décider de retenir les enfants et d'expulser les parents. Plus de 5000 enfants ont ainsi été séparés ces derniers mois de leurs parents et leurs enfants placés dans des centres de rétention. Un père s'est suicidé il y a quelques jours. Les artistes et les Démocrates souhaitent que l'ONU intervienne car on n'a pas le droit de séparer parents et enfants. Bref, l'auteur de cet essai doit être encore plus effrayée à présent.
    Du coup je te conseille le film SIN NOMBRE que j'ai vu en 2010 et qui m'avait fortement marqué et qui racontait le voyage sur la Bestia de deux jeunes migrants (mon billet : http://www.theflyingelectra.com/2010/12/sin-nombre.html)

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    1. Merci pour le film. Noir et flippant dis donc. Je vais essayer de le trouver.

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    2. Effrayant, cette situation... Ça bouge beaucoup ces jours-ci.
      Moi aussi, je suis en quête de ce film!

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  2. Je ne suis pas trop d'accord avec cette phrase "Raconter les histoires ne résout rien, ne recoud pas les vies brisées. Mais peut-être est-ce un moyen de comprendre l’impensable.", raconter c'est guérir un peu, pour ne pas garder pour soi toute cette violence. J'aimerai beaucoup lire cet essai.

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    1. Cette phrase, comme la tienne, peut «parler» à différents niveaux. Il y a la parole salvatrice, libératrice, et celle qui blesse par trop de ressassement. Tout dépend de chacun, je pense.

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  3. Comme le dit Électra , c'est d'actualité...
    Je ne suis pas une grande adepte de ce genre de récit, sûrement parce que c'est trop réel et donc me renvoie à quelque chose que je n'ai peut-être pas envie de lire.
    Je changerai sûrement d'avis!

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    1. Avec les essais, la distance qu'amène la fiction est inexistante. Ça rentre dedans, comme un couteau dans le beurre...

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  4. un sujet abordé difficile qui permet de prendre conscience de la terrible réalité... je note!

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    1. Terrible réalité, oui. C'est tellement trop réel que ça semble surréaliste.

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  5. Une nouvelle collection aux editions de l'olivier "Les feux" qui démarre très fort. Je vous suggère, sur un tout autre sujet, mais tout aussi puissant, Ces hommes qui m'expliquent la vie de Rebecca Solnit.
    Leur petit dernier, Lettres éditoriales de Roberto Bazlen qui est une reedition me fait de l'œil.

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    1. Cette nouvelle collection tombe à point.
      J'ai l'essai de Rebecca Solnit dans ma mire. Ma libraire l'a dévoré et me le recommande fortement.
      Une collection que je suivrai de très près.

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  6. J'avais failli l'acheter et puis reposé, ne sachant pas la qualité de l'esssai. Ma libraire ne l'avais pas lu, elle n'a pas pu me renseigner... Merci à toi de l'avoir exposé dans un précèdent billet...Il a finalement rejoins ma pal (vite sorti ;-) )
    Récit édifiant, choquant Oui. Le titre prend toute son ampleur à la lecture.
    Essai à faire connaître ++++

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