Trailerpark · Russell Banks

dimanche, juillet 22, 2018


Entre Russell Banks et moi, c’est une longue histoire. J’ai vu, à sa sortie en 1997, le film d’Atom Egoyan tiré de De beaux lendemains. En apprenant que le film était adapté d’un roman, je me suis garrochée pour le lire. J’ai pris une claque monumentale. Quelques temps plus tard, j’ai lu Continents à la dérive, là encore, j’ai été époustouflée. Et il y a eu ensuite Un membre permanent de la famille, qui m’a redonné envie de lire à nouveau des nouvelles, ce qui n’était pas une mince affaire.

Après un creux de vague suite à la lecture de De sang-froid de Truman Capote, j’ai sorti de ma pal Trailerpark. Je pensais qu’il s’agissait d’un roman. Il s’agit en fait un recueil de nouvelles. Mais ça pourrait tout aussi bien être un roman, tant les liens entre chaque nouvelle sont tissés serrés.

Le trailerpark du titre fait référence au Granite State Trailer Park, un parc de roulottes situé près d’une petite ville du New Hampshire. Le recueil s’ouvre sur «La dame aux cochons d’Inde». Flora Pease vit dans la roulotte n° 11. Cette jeune retraitée de l’armée élève des cochons d’Inde et chante à tue-tête des airs de Broadway. Elle n’avait pas prévu que ses quelques cochons d’Inde se reproduiraient entre eux! Ses voisins sont curieux, choqués ou indifférents. Chacun a son mot à dire et ajoute son grain de sel sur ce que Flora devrait ou non faire avec ses petites bestioles.

Cette nouvelle, la plus longue du recueil, se déroule dans le présent et brosse le portrait de tous les personnages du recueil. Les différents points de vue émergent et, par ce biais, en révèle long sur la personnalité de chacun. L’histoire de Flora n’est qu’un des fils de la broderie. Qu’on tire ici ou là, l’ensemble ne saurait se découdre. Le canevas tient en un paragraphe:

Il est généralement vrai que les gens qui vivent dans ces parcs sont tout seuls au centre de leur vie. Il s’agit de veufs et de veuves, de divorcés et de célibataires, de militaires à la retraite, d’un Noir dans une collectivité blanche, d’une Noire dans la même situation, d’un revendeur de drogue, d’un enfant esseulé issu d’un foyer brisé, d’un ivrogne, d’un homosexuel dans une société hétérosexuelle – et tous, hommes, femmes, adultes et enfants, sont fondamentalement seuls au monde. Quand on partage le centre de sa vie avec quelqu’un d’autre, on crée une troisième personne qui n’est ni soi ni la personne à qui on s’est attaché. Il n’y a pas de tierce personne de ce type résidant au terrain à caravanes Granite State.

Parmi les nouvelles qui m’ont le plus émue, il y a «Le fardeau». Abandonné par sa femme, Tom prend soin de Buddy, leur fils rebelle. À bout des frasques et des vols du garçon, tanné de se faire manipuler, désillusionné de ses promesses d’ivrogne, il finit par le mettre à la porte. Mais le sentiment de culpabilité qu’il éprouve viendra à bout de lui.

Il y a aussi «L’enfant hurle et se retourne vers vous», l’histoire de Marcelle, la Canadienne qui s’occupe du parc de roulottes. À l’époque, Marcelle a quitté le mari qui la battait et élevé seul ses fils. L’un d’eux meurt de la méningite après qu’un médecin lui ait diagnostiqué une vilaine grippe. Banks capture, sans le moindre grain de pathos, l’un des pires cauchemars d’un parent: la mort d’un enfant.

Entre tragédie et légèreté, Russell Banks raconte des vies et leurs trajectoires avec une grande humanité. Il saisit à merveille les déraillements de l’existence, les poussés pour se sortir la tête hors de l’eau. Je ne suis pas prête d’oublier Merle, qui passe sa vie à pêcher sur la glace, ni Flora et ses cochons d’Inde, sans parler de Marcelle qui poursuit sa vie, malgré toutes les épreuves qui lui sont tombées dessus.  

Russell Banks tisse le récit de vies cabossées, tout en livrant la radiographie d’un pays qui ostracise ses marginaux. Avec lui, le rêve américain a toujours du plomb dans l’aile. La solitude, la cupidité, la médisance, les relations (familiales, de couple, parents-enfants) brisées ou boiteuses, sont au cœur de ses nouvelles. Rien de misérabiliste, ici. On est dans l'émotion crue et dure. Et c’est sacrément bon.

Trailerpark, Russell Banks, trad. Pierre Furlan, Babel Actes Sud, 416 pages, 1998 [première édition : 1981].

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge: 50 États en 50 romans (État du New Hampshire).

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36 commentaires

  1. Le seul que j'ai lu de cet auteur est "Un membre permanent de la famille" que j'avais beaucoup aimé justement à cause de ces vies cabossées pour lesquelles il a beaucoup de tendresse. Il faudra que j'essaie d'autres titres, merci pour la piqûre de rappel !!

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    1. C'est avec "Un membre permanent de la famille" que j'ai retrouvé le goût de lire des nouvelles.

      J'adore Banks alors que je n'arrive pas à lire son compatriote Don Delillo (trop obscur-hermétique-philosophique à mon goût)!

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  2. Ah, Banks, une longue histoire pour moi aussi... il faut absolument lire Affliction et American Darling, Lointain souvenir de la peau est excellent aussi. Je n'ai pas encore lu Continents à la dérive, mais il est sur ma PAL depuis un moment. Je note aussi ce recueil.

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    1. Sapristi: tu as une bonne avance sur moi! Heureusement qu'il n'est pas question de compétition!

      Je note "Affliction" et "American Darling". Éventuellement "Lointain souvenir de la peau". Merci!

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  3. Je n'ai jamais lu cet auteur, mais il faut justement que je le découvre, car il fait partie de mon livre " L'amerique des écrivains" et je veux lire un livre de chaque auteur présent. Celui-là ne me tente pas, car c'est des nouvelles, mais tu me conseillerais lequel ?

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    1. Je te conseillerais "De beaux lendemains" ou encore "Continents à la dérive".

      C'est vraiment une excellente idée de lire un livre de chaque auteur présenté dans "L'Amérique des écrivains" (que je garde près de moi, lisant un chapitre-auteur ici et là. Je le déguste à petites doses!

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  4. Bon.. Je m'étais dit , la couverture ne plait pas trop, cool une tentation en moins... Et bien que nenni... Ton billet, Marie m'a donné tres envie de découvrir ce terrain de Mobil-homes et leurs habitants... :-)
    Bon Là il faut que je commence David Joy (fini le blues de la harpie...pas mal) avant. Et mon challenge du moment, pas d'achat avant septembre... Je ressent déjà les effets de manque... Vite un docteur !
    Bon dimanche !

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    1. Je sens que le sevrage sera douloureux. Tu n'es pas à l'abri de la rechute. C'est loin, septembre!

      Alors, ce "Blues de la harpie". Vaut-il vraiment le coup? Tu as vu que son nouveau roman sort à la rentrée? Il me tente en maudit.

      Tu peux attendre un peu pour Banks (quoique pas trop). Avec le Joy qui s'en vient, ça commence à faire beaucoup de vies américaines cabossées d'un coup (moi, je ne m'en lasse pas, par contre!!!)

      N'empêche... Les habitants de ce parc de roulottes gagnent à être connus! La banalité de leur histoire me fascine au point d'en devenir extraordinaire. C'est pas peu dire, hein?!

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    2. J'ai laissé un peu décanter Le Blues de la harpie. J'ai l'ai refermé un peu mitigée. J'en attendais trop, je pense. Et aujourd'hui il m'en reste une belle histoire d'amitié. Deux hommes paumés qui essayent de garder la tête hors de l'eau, mais chez les "rednecks" pas facile... Il pourrait te plaire.
      Je suis aller lire les premières pages de son roman à paraître...tentant. Le meme style direct et l'ambiance de l'Amérique profonde toujours présente.
      Bon le docteur est pas arrivé assez vite, j'ai craqué...mais les soldes sur un site de bouquins d'occasion ça compte comme achats ?! .... Je t'en meme trouvé un que tu veux (je garde la surprise !!!)
      J'oublie pas les roulottes de Banks ;-). Je suis pas aussi accro que toi aux vies cabossées américaines, besoin d'une petite pause. Pas réussi à lire le Joy. Je vais piocher autre chose dans ma pal et y revenir....

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    3. En tout cas, ton post IG sur "Le blues de la harpie" était fichûment très bien tourné!

      Non, les soldes et les bouquins d'occasion, ça ne compte pas. L'honneur est sauf! Encore une surprise? Dis-moi lequel. Pleace, dis-moi. Ce n'est pas gentil de titiller ma curiosité ainsi...

      Tu reviendras à Joy, n'est-ce pas, après ta pause de vies cabossées?

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    4. Oh, Merci c'est gentil pour mon billet. Bon tu fuis le roman, quand même ;-) Pas trop bonne vendeuse sur ce coup... Mais sincère..!
      Oui bien sûr je reviendrai vers Joy. C'est pas lui le problème, c'est moi...j'arrive pas à me fixer. J'attends que ça passe :-)
      J'Adore faire des surprises...c'est vrai que septembre c'est loin...pas très sympa de ma part... Allez, meme si j'ai jamais prétendu être gentille (hi hi) je te mets un indice en mp sur IG

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    5. La sincérité m'accrochera toujours plus qu'un bon pitch de vente!

      J'ai bien hâte de voir sur quel titre tu t'es finalement fixée...

      Je suis ravie, pour la surprise. Hâte de le récupérer!

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  5. De beaux lendemains a été une lecture très marquante pour moi aussi. Je n'ai pas tout lu de Banks, au contraire, j'en ai encore beaucoup à découvrir, mais j'avais lu par la suite Trailerpark que j'ai adoré et que je relirais bien d'ailleurs parce que ça fait très longtemps. Comme pour De beaux lendemains. (Le film était excellent j'ai trouvé!)

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    1. Je plussoie: la version ciné d'Atom Egoyan était juste parfaite. Pour une fois qu'un film ne vole pas la vedette au roman!

      On s'entend! Il m'en reste aussi beaucoup à découvrir (heureusement)! Banks fait partie des (rares) auteurs dont je veux lire l'oeuvre complète, mais parcimonieusement, histoire de bien m'en imprégner.

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  6. Bon, comme je te l'ai dit, je crois que tu as un de mes livres de lui sur ton étagère ?? Je passe souvent devant ses livres et je me dis : il faut que je continue à le lire, il me faut celui-ci c'est certain.
    Un membre permanent de la famille, je l'ai tant aimé ! J'en ai tant vu de ces trailer parks.

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    1. Alors, après vérification, le seul qu'il y a ici c'est "Un membre permanent de la famille" en VO.

      Qu'attends-tu pour faire une fixation et poursuivre ta lecture. Il est juste formidable!

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  7. Je n'ai jamais lu Russell Banks ... Il faudrait que je m'y mette, tu sais donner envie. Mais ... "je me suis garrochée" ??? ;-)

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    1. Se garrocher = se précipiter!

      C'est plus compréhensible ainsi, non!?

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    2. Tout à fait ;-)

      Je viens de prendre "de beaux lendemains" à la bibliothèque où je bosse ;-)

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    3. Oh, bien joué! Bonne lecture, là. Tu m'en redonneras des nouvelles, stp.

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  8. J'ai bien lu " Vies cabossées"? Il est pour moi!
    Surtout que je n'ai pas encore lu cet auteur.

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    1. Je te conseille, afin de goûter à l'essence de l'atmosphère «banksien», de plonger d'abord dans "De beaux lendemains".

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  9. Je l'ai découvert aussi avec le film d'Atom Egoyan. J'ai lu le roman ensuite et j'ai été subjugué par son écriture. J'ai poursuivi beaucoup avec lui.
    Et puis, un oubli... jusqu'à 'Un membre permanent de la famille' qui me l'a remis au gout du jour...
    Ce Trailerpark est dans ma pal depuis peu... et j'ai déjà envie de l'en sortir...

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    1. Notre parcours banksien est donc très semblable!

      Tu as «poursuivi beaucoup avec lui»... C'est-à-dire?!

      Plusieurs personnages sauront t'harponner dans ce parc de roulottes. Foi de madame Couette!

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    2. J'oublie le "Hamilton Stark", je devais être "indisposé" au moment de sa lecture...
      Par contre, j'ai beaucoup apprécié "Sous le règne de Bone", et quoi qu'on en dise "La réserve".
      Et en plus de "De beaux lendemains", je considère comme chef d'oeuvre "La relation de mon emprisonnement" et surtout "Pourfendeur de nuages"...

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    3. Merci pour ces précisions, bison poilu. Il me reste en masse de pain sur la planche. Je note to the go "Pourfendeur de nuages" et "La relation de mon emprisonnement".

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  10. bon, encore un auteur incontournable que je n'ai pas lu si je comprends bien... tu me conseilles lequel en premier?

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    1. Un incontournable de la littérature américaine, oui, sans aucun doute.

      Le roman le plus fort et représentatif (et qui saura te toucher) est sans nul doute "De beaux lendemains". C'est un bon début, ça!

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  11. J'ai eu la chance de le rencontrer à Marseille l'année dernière, c'est un homme passionnant qui n'a pas la langue dans sa poche ! De lui j'ai lu Lointain souvenir de la peau et Sous le règne de Bone, je te les conseille vivement ! Ce sont deux romans qui ont pour héros des ados/jeunes adultes à la dérive totale. ça devrait te plaire !

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    1. Y'a aucun doute, ces deux romans ont toutes les chances de me plaire! Merci pour tes conseils avisés.

      J'aurais tellement aimé le rencontrer. Un jour, peut-être...

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  12. Mais quelle bonne id&e pur prolonger Mai en Nouvelles!

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    1. Toutes les excuses sont bonnes pour lire des nouvelles. Ce recueil de Banks est particulièrement savoureux!

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  13. Un auteur cher à mon cœur depuis une bonne dizaine d'années ;-) J'aime autant ses recueils de nouvelles que ses romans. Je ne connaissais pas celui-ci et le lirais avec plaisir.

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    1. Un auteur cher pour moi aussi, de plus en plus, même.
      Ta meilleure recommandation, parmi son oeuvre, serait...?

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