Le Mars Club · Rachel Kushner

mercredi, septembre 12, 2018


Allez savoir pourquoi, le milieu carcéral m’a toujours intriguée. Aussi, j’attendais le Mars Club de Rachel Kushner avec impatience. Je ne pensais pas à être à ce point chamboulée. Hop, voilà mon deuxième coup de cœur de la rentrée, après le stupéfiant Birdie de Tracey Lindberg!

Romy Hall a vingt-neuf ans. La vie ne lui a jamais fait de cadeaux. Cette mère monoparentale purge deux peines demprisonnement à perpétuité au centre correctionnel pour femmes de Stanville, en Californie.

Quand on tape Stanville sur Google, des visages apparaissent: des photos d’identité judiciaires. Après les photos, c’est un article signalant que Stanville a le pourcentage de smicards le plus élevé de l’État. L’eau de Stanville est contaminée, l’air est pollué. La plupart des commerces ont fermé. Il y a des magasins à bas prix, des stations-service qui font office de points de vente d’alcool, et des laveries automatiques. Les gens qui n’ont pas de voiture marchent dans la rue principale en fin d’après-midi, à l’heure la plus chaude de la journée, quand il fait quarante-cinq degrés. Ils marchent dans le caniveau, poussant des caddies vides dont le bruit de ferraille déchire la torpeur ambiante. Il n’y a pas de trottoirs. Stanville et sa prison sont synonymes.

Romy a tué un homme. Cet homme, rencontré au bar de danseuses où elle travaillait, la traquait, la harcelait. Elle l’a tué, sans vraiment vouloir le tuer, sous les yeux de Jackson, son gamin de sept ans. Depuis, il vit avec sa grand-mère. Le jour où Jackson ne peut plus vivre avec elle et qu’il devient pupille de l’État, Romy fera des pieds et des mains pour retrouver son fils, dont elle a perdu la trace. Elle tentera de retrouver ses droits de mère. Mais les chances sont contre elle. La vie de Romy est un cul de sac.

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Rachel Kushner radiographie avec une justesse implacable le milieu carcéral américain et le système juridique, sans jamais perdre de vue les vies individuelles qui en sont au coeur. Les histoires de femmes qui se mêlent à celle de Romy sont similaires: les antécédents familiaux tortueux, l’alcool et la drogue au rendez-vous. La galerie de personnages secondaires apporte chaleur et humour dans cet univers de noirceur. Difficile de ne pas s’attacher à ces femmes, malgré les gestes quelles ont posés. Il y a notamment Laura Lipp, une chrétienne qui a assassiné son enfant pour se venger de son homme; Conan, une transsexuelle noire qui fabrique des godes en bois au cours de menuiserie; Betty LaFrance, un ancien mannequin de jambe, qui se trouve dans le couloir de la mort.

Les personnages masculins ne sont pas en reste. Deux dentre eux ont leurs propres chapitres. Il y a Doc, un flic exécrable qui a tué un jeune noir. Et il y a l’attachant Gordon Hauser, un universitaire embauché pour enseigner la littérature aux filles de la prison. Il vit seul dans une cabane et se passionne pour Thoreau et Ted Kaczynski (dont des extraits de son journal apparaissent - bien inutilement - ici et là) et développe un intérêt déplacé pour certaines de ses élèves. Il est le pusher de livres de Romy, lui donnant à lire sous le manteau Harper Lee, Willa Cather, Maya Angelou, Steinbeck, Bukowski et Denis Johnson. Bon prof!

Le roman va et vient entre le quotidien des détenues et la jeunesse de Romy dans le San Francisco des années 1980. Pas celui des plages ensoleillées, mais plutôt celui des ruelles sombres. La vie en prison est passé au crible: les amitiés, les rivalités, la violence. Sans parler du sexisme, du racisme et de l’homophobie omniprésents. Et de l’ennui qui fait tourner le hamster dans la tête.

C’est dans le silence de la cellule qu’on est taraudé par la seule et vraie question. La seule à laquelle il est impossible de répondre. Le pourquoi et le comment. Non pas le comment au sens pratique du terme, l’autre. Le comment as-tu pu faire une chose pareille. Le comment as-tu pu.

Rachel Kushner a loreille fine et le regard aiguisé. Elle parle de la vraie vie, dans un monde inhumain, qu’on dirait inventé de toute pièce dans le seul but de terrasser les individus. Un roman addictif et brutal, qui transpire de vérité.

Le Mars Club, Rachel Kushner, trad. Sylvie Schneiter, Stock, 480 pages, 2018.

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24 commentaires

  1. Grrrrrr il était dans la sélection pour le Prix Elle ( pré-selection plutôt) mais n'a pas été retenu ! Dommage j'aurai pu le lire! Tant pis, j'attendrai !

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    1. oui je suis dégoûtée...quand je vois que c'est le Amor Towles qui a gagné!

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    2. Vraiment beaucoup aimé !! alors que Les Lance-Flammes, malgré une thématique qui me plaisait beaucoup, ne m'avait pas accrochée!

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    3. J'hésite à lire "Les Lance-Flammes" à cause de la thématique. Je vais plutôt aller voir du côté de son premier roman "Télex de Cuba".

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  2. J'étais déjà tentée, ayant beaucoup aimé Les lance-flammes, de cette même auteure. Tin avis confirme..

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    1. Ah, tu avais aimé "Les lance-flammes"? Le sujet ne m'attirait pas, mais après ce coup de coeur, j'ai maintenant envie de lire ces deux autres romans.

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    2. Les lance-flammes n'est pas dénué de défauts mais je l'ai trouvé très attachant, c'est un roman bien construit et plein d'énergie. A lire, oui...

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    3. Tant mieux, ça m'encourage. Je vais mettre la main dessus, d'autant plus qu'il est paru en poche.

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  3. Ma liste d'envies s'allonge encore à cause de toi! ;)

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  4. Il ne m'attirait pas du tout mais ton billet vient de me faire changer d'avis ;-)

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    1. Je n'avais aucune attente et ce fut une excellente surprise. Il est vraiment très bien.

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  5. Il a fait beaucoup de bruit, il me fait forcément à penser à la série sur Netflix (Orange is the new black) mais j'avoue que depuis Oz et tu le sais, je suis bien au courant du système carcéral mais vu ton coup de coeur il fera forcément son chemin, par chez moi, je le souhaite !

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    1. Je me demandais si tu serais portée à lire ce genre de roman, justement à cause de ta connaissance du milieu...
      Mais force est d'admettre qu'il est passionnant. Je te le recommande chaudement.

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  6. J'avais peur de le lire mais maintenant je crois que si je le vois je vais sauter dessus directement. C'est une très belle chronique qui donne envie !

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    1. La réalité qui est dépeinte est forcément empreinte de dureté. Mais des touches d'humour et de tendresse ressortent et, au final, c'est une histoire poignante et magnifiquement bien tournée.

      Je te le recommande vivement.

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  7. Rho là là le milieu carcéral m'angoisse beaucoup trop...

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    1. Ha, ça je peux très bien comprendre. Moi, ce sont les aventures maritimes, à bord d'un bateau, qui m'angoissent. Et dire que je suis en train de lire un roman qui se passe presque de bout en bout sur un navire! Maso? Un petit peu, sans doute!

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  8. Je suis un peu lassée des femmes en prisons avec les séries. Vu Orange and the News black. Et une référence Oh bien sûr. Quand au roman j'ai eu un coup de cœur pour Green tiver de Tim Willocks , depuis je passe mon chemin en général devant le mot prison.
    Mais Mais ... il a l'air tres fort celui-ci. Si tu te rajoutes à ma libraire pour me faire craquer... pourquoi pas un de ces jours ;-)

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    1. On a tous nos mots clés devant lesquels on passe notre chemin!
      Mais là, tu viens de piquer ma curiosité! Je vais regarder du côté de "Green River"!
      Laisse retomber la poussière de "Orange and the News black" et de "Green River" et regarde du côté du "Mars Club" dans quelques mois?!

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    2. Sage réflexion :-)
      J'adore l'expression "laisser tomber la poussière " , je dis plutôt " laisse tomber la neige " qui veut dire "laisse faire" ;-)

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    3. Amusant, cette différence d'expression.

      "Laisser retomber la poussière", ici, veut dire laisser passer du temps, prendre du recul, avant de s'y mettre.

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  9. Une de mes prochaines lectures ! Comme toi, la thématique me botte beaucoup, j'ai hâte de découvrir ses portraits de femmes

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    1. Tu verras, tu seras en bonne compagnie! Sans blague, c'est vraiment bien foutu, comme roman.

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