Indian Roads · Champion et Ooneemeetoo

lundi, janvier 28, 2019


C’est avec Comme un frère que je suis plongée dans l’oeuvre de David Treuer. Les premières pages avaient résonné fortement, marquant ma mémoire au fer rouge. Je me souviens comme si c’était hier de la mort de ce jeune cerf égaré près d’une autoroute… Aussitôt lu, j’avais mis la main sur Little et Indian Roads. J’ai pris ce dernier, me disant que son tour était venu.


INDIAN ROADS – DAVID TREUER

David Treuer sait de quoi il parle. Il a grandi dans la réserve de Leech Lake, dans le nord du Minnesota, auprès de sa mère ojibwe et de son père autrichien, un survivant des camps de concentration. Son essai se situe à mi-chemin entre le reportage et le récit de vie, creusant dans la mémoire familiale et dans les anfractuosités de l’histoire américaine.

Chaque chapitre s’ouvre sur une anecdote personnelle suivie d’une tranche d’Histoire. Il y est question des droits – souvent bafoués – issus des traités, de politiques gouvernementales inhumaines, de dépossession territoriale. Il y est aussi question de la création des réserves, de la naissance des casinos et de l’histoire des pensionnats autochtones. Il accorde également une grande attention aux langues traditionnelles en voie d’extinction. Treuer égratigne au passage les gouvernements tribaux en pointant du doigt la corruption et le copinage qui caractérisent un grand nombre d’entre eux.

Les réserves et les Indiens qui y vivent ne sont pas les simples victimes du rouleau compresseur blanc. Et ce que l’on trouve sur les réserves ne se limite pas à des cicatrices, des larmes, du sang et de nobles sentiments. Il y a de la beauté dans la vie des Indiens, il y a aussi du sens et des liens tissées de longue date. Nous aimons nos réserves.

Sous les coups de boutoir de sa plume acérée, merveilleusement traduite par Danièle Laruelle, David Treuer transcende les étiquettes simplistes et les clichés. Ses mots entaillent le stéréotype de l’Indien «sauvage» au chômage, drogué, violent, alcoolique. Indian Roads est un ouvrage indispensable pour quiconque s’intéresse ne serait-ce que de loin à la vie des Autochtones. «Comprendre les Indiens d’Amérique, c’est comprendre l’Amérique.»

Electra et Eva en parlent mieux que moi.

Indian Roads, David Treuer, trad. Danièle Laruelle, Albin Michel, «Terres d’Amérique», 432 pages, 2014 [2012].
@Dan Koeck


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CHAMPION ET OONEEMEETOO – TOMSON HIGHWAY

Au même titre que Thomas King, Joseph Boyden et Eden Robinson, Tomson Highway est l’un des auteurs autochtones canadiens les plus importants. Surtout connu pour ses pièces de théâtre et ses albums jeunesse, il n’a écrit qu’un seul roman jusqu’à maintenant. Et quel roman!

Champion et Ooneemeetoo passent leur petite enfance dans la réserve indienne d’Eemanapiteepitat, au nord-ouest du Manitoba. À six ans, c’en est terminé du nomadisme, de la vie au grand air, de la chasse et de la pêche. Les enfants montent à bord d’un hydravion. Direction le pensionnat catholique. Pour ces enfants déracinés de force, le dépaysement est total. On leur coupe les cheveux. On leur interdit de parler leur langue maternelle. On leur apprend à prier et à craindre le diable. Même leurs noms cris sont mis de côté au profil de noms «plus civilisés». Jérémie et Gabriel tombent sous le joug des prêtres chargés de «tuer l’Indien» en eux. La nuit, certains enfants seront écrasés par l’ombre malveillante d’un prêtre.

Une fois sorti du pensionnat, autour de quinze ans, Jeremiah se rend à Winnipeg. Là, il va à l’école et apprend le piano, espérant devenir le premier pianiste de concert cri. Il tente de faire table rase du passé, de couper ses racines et de se fondre dans un moule blanc bien rigide. Gabriel vient le rejoindre quelques années plus tard. Il deviendra un danseur de ballet à la carrière prolifique. Les deux frères en viennent à prendre des chemins parallèles. Mais ils finiront par se réunir à nouveau. Les liens du sang étant plus fort que tout.

Champion et Ooneemeetoo n’est pas un roman misérabiliste, malgré la noirceur omniprésente. L’histoire est inspirée de la relation de l’auteur avec son défunt frère, le danseur René Highway. La période couverte par le roman (début des années 1950 jusqu’au milieu des années 1980) permet de rendre compte des transformations sociales et culturelles qui ont eu lieu au Canada.

Le style de Tomson Highway est vibrant. La prose, chantante et brute, est parsemée de pics d’humour. Les scènes d’un réalisme cru alternent avec des passages teintés de fantaisie et de poésie – la reine blanche veille sur les deux frères et leur rappelle qui ils sont. (À ce titre, le titre anglais est plus juste: The Kiss of the Fur Queen). La galerie de personnages est haute en couleur: Poupée joviale, Petit Goéland Ovaire, Jane Kaka McCrae, Annie Moostoos et son unique dent. Impossible de sennuyer avec de tels personnages!

Champion et Ooneemeetoo a été l’un des premiers romans à aborder les abus physiques et sexuels perpétrés dans les pensionnats autochtones. Le premier à mettre en scène un cri homosexuel atteint du sida. Un roman marquant, à forte résonance.

Champion et Ooneemeetoo, Tomson Highway, trad. Robert Dickson, Prise de parole, 360 pages, 2004 [1998]. 

J’ai lu ce roman dans le cadre de deux challenges: challenge Canada (Winnipeg) et Nation indienne.

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16 commentaires

  1. Deux excellentes lectures et deux sujets abordés qui semblent forts. Surtout attirée par le roman de David Treuer que je n'ai encore jamais lu mais ta lecture canadienne me fait de l’œil également...

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    1. Deux excellents ouvrages, à des niveaux différents. L'un pour l'Histoire et l'autre, pour l'histoire!
      Pour Treuer, c'est un essai, non un roman, même s'il se lit comme un roman!

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  2. Dire qu'on a acheté ce livre ensemble ! Il faut que je le lise rapidement du coup. Je ne m'attendais pas à une telle histoire et puis si ça peut aussi jouer sur mon challenge Canada ;-) dis-donc tu fais coup double-là ! La neige te garde enfermée dans ta chambre avec tes livres ???? Tu as vu, j'ai acheté une balance !

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    1. Dire, oui! Je ne m'attendais tellement pas un ce genre d'intrigue. Te dire à quel point j'ai été agréablement surprise...

      Je suis confinée, complètement frigorifiée. Du coup, je lis et j'écris!

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  3. Je ne connais pas du tout le second, par contre je me suis promis de lire le premier depuis trèèèèès longtemps !

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    1. Il te faut lire David Treuer. Son essai ET/ou ses romans. Tu ne le regretteras pas!

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  4. Tu me fais découvrir ces deux romans et auteurs que je ne connaissais absolument pas du tout. Je crois qu'il ne me reste plus qu'à aller me pencher sur Comme un frère...

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    1. "Comme un frère" et, "Little", qui se déroule avant.

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  5. Celui de David Treuer pourrait m'intéresser! Ca rejoindrait ma lecture de Kill the indian in the child!

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    1. J'ai pensé à toi en lisant "Champion et Ooneemeetoo". D'une part à cause du lien avec "Kill the indian in the child" et, d'autre part, pour l'importance des arts dans le roman (la musique surtout, et la danse).

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  6. Ravie que tu aies aimé Indian Roads !!

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    1. Eh comment! J'ai surtout aimé le dosage entre tranches de vie et grande histoire. J'adore cette façon de faire. Je trouve ça moins dense, plus digestible!

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  7. Indian Roads me tente beaucoup. Ce doit être une lecture très très intéressante! Je vais sans doute l'ajouter à ma pile celui-là :)

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    1. L'essai de Treuer est passionnant de bout en bout. Le plus troublant, c'est que parmi tous les points qu'il abord, la majorité s'applique aussi aux Autochtones du Canada. Éclairant, cet essai...

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