Vie animale · Le chant des revenants

mardi, février 12, 2019


Vie animale de Justin Torres et Le chant des revenants de Jesmyn Ward laisseront une empreinte marquante dans ma vie de lectrice. Un de ces chocs comme on en reçoit un toutes les deux ou trois saisons littéraires. Alors, deux chocs coup sur coup? Je me sens privilégiée. Quelques points communs relient le roman de Torres et celui de Ward: un style fort et aventureux, la présence d’un couple mixte et d’enfants métis, une famille bringuebalante. Mais surtout, deux sublimes romans, d’une beauté déchirante.


VIE ANIMALE – JUSTIN TORRES

Le roman de Justin Torres m’était passé sous le nez lors de sa parution. C’est de le voir ici et là sur Instagram et dans le programme de lecture d’Electra qui m’a poussée à mettre la main dessus.

Ils se sont rencontrés à l’adolescence. Avec un bébé en route, ils se sont mariés en quatrième vitesse, devenant du coup Paps et Ma. Deux autres bébés ont vite suivi. Cette petite meute vit dans le Nord de l’État de New York, dans les années 1980. Ma passe ses nuits à l’usine d’embouteillage de bière. Cette vie à l’envers du temps, en constant décalage horaire, lui embrouille l’esprit. Paps s’envole souvent du nid. Parfois pour chercher du travail, parfois juste pour prendre l’air, ailleurs.

Du père d’origine portoricaine, les trois garçons ont hérité de sa force et de sa dureté, de sa spontanéité, aussi. De leur mère, ils ont hérité de la débrouillardise. Ensemble, le trio garde le regard aiguisé sur l’imprévisibilité des grands: sur leurs coups, leurs caresses, leurs pas de danse, leurs chatouilles sur le tapis du salon. Leur complicité est inébranlable. Ils sont des durs. Leur armure les protège du venin du dehors. À la maison, les cris se transforment en chants, les bousculades laissent place aux chuchotements. Ils se pelotent les uns contre les autres pour se réchauffer le corps et l’âme. Pas d’argent dans les poches, pas de bouffe dans le frigo, quelques taloches en arrière de la tête, une main caressante dans la crinière. C’est leur vie. Comment pourraient-ils être malheureux, eux qui ne connaissent rien d’autre? Le temps s’égraine jusqu’à l’éclatement... Cet éclatement qui poussera la famille à rejeter le petit hors du nid.

Les dix-neuf tableaux de Vie animale sont racontés par Jonah, le petit dernier de sept ans. J’ai eu l’impression de tourner les pages d’un album de famille, de jouer à saute-mouton d’un chapitre à l’autre. Si certaines scènes saisissent par leur dureté, d’autres émeuvent par leur tendresse infinie. Le style de Justin Torres est vif, saccadé, gorgé de poésie. La langue est malaxée comme de la pâte à modeler. La traduction de Laetitia Devaux est exemplaire, un véritable tour de force. Un premier roman (trop) court, un coup de maître. Un roman empreint de malheur radieux et de misère joyeuse.

Un coup de coeur pour Electra et Jérôme.

Vie animale, Justin Torres, trad. Laetitia Devaux, Points Seuil, 144 pages, 2013 [2011].

J’ai lu ce roman dans le cadre de mon challenge: 50 États en 50 romans (État de New York).

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LE CHANT DES REVENANTS – JESMYN WARD

Il y a eu l’extraordinaire Bois sauvage. Suite à cette lecture, j’ai voulu lire l’oeuvre entière de Jesmyn Ward. J’ai enchaîné peu de temps après avec le bouleversant Les moissons funèbres. Je garde sous le coude Ligne de facture, que je compte sortir de ma pal lors d’une panne de lecture. Le chant des revenants est le roman de cette rentrée que jattendais le plus. Je ne comptais donc pas le laisser dormir sur les tablettes. Aussitôt reçu, aussitôt lu.

Jojo, treize ans, vit à Bois Sauvage, une petite ville côtière fictive du Mississippi. Il habite avec sa petite soeur Kayla chez ses grands-parents maternels, Papy (River) et Mamie. Un cocon protecteur sûr, où les besognes quotidiennes se font en écoutant les histoires de Papy. Mais voilà que le cocon s’effrite: Mamie, rongée par le cancer, ne quitte plus son lit. Grands-parents et enfants sont rivés les uns aux autres, comme des bouées de sauvetage. Une chance quils sont. Parce que Leonie, la mère des enfants, nest pas fiable. Michael, l’homme de sa vie et le père des enfants, est à l’ombre depuis trois ans, à la ferme pénitentiaire de Parchman. Sa peine étant purgée, il va sortir de là. Leonie embarque ses enfants et va chercher son homme, avec Misty, une amie. Deux jours à sillonner les routes du sud au nord. Entre les arrêts aux stations-service, chez le vendeur de drogue, chez l’avocat véreux, Kayla vomit et Jojo a faim. Les retrouvailles avec Michael n’arrangent rien. Kayla continue à vomir et Jojo a encore faim. La Léonie défoncée est hantée par le fantôme de son frère Given. Jojo, lui, est hanté par le fantôme de Richie, un gamin emprisonné avec River il y a plusieurs décennies. Chacun de leur côté, Leonie et Jojo communiquent avec l’esprit torturé de ces garçons. Mais jusquà quel point la vie et la mort peuvent-elles faire bon ménage?

Construit sous forme de roman choral, Le chants des revenant donne tour à tour la parole à Jojo, Leona et Richie. Jasmyn Ward fait preuve dun talent remarquable pour doter chacun de ses personnages d’une personnalité bien définie et, surtout, d’une voix forte, percutante. Les voix des vivants se mêlent à celles des morts en toute normalité. Ça peut surprendre, dérouter, et pourtant non. La mort, omniprésente, traverse le roman. Dès la première scène, Jojo regarde son grand-père égorger une chèvre. Les dernières pages sont hantées par une boucherie d’un tout autre genre. Les nombreux passages qui décrivent l’affection entre Jojo et Kayla, la bienveillance du grand frère protecteur pour sa petite soeur, sont particulièrement émouvants. Tout aussi émouvante est la relation entre River et son petit-fils. L’amour qui n’ose se dire, qui se manifeste par un geste, un regard. Jesmyn Ward livre un roman magistral sur l’amour, la maladie, l’instinct maternel défaillant, la culpabilité et le racisme. Une histoire à la fois sublime et terrible, d’une violence dont les excès sont tempérés par une affection poignante. Un roman coup de poing servi par une langue sculptée à l’essentiel, sans le moindre mot en trop. Cest bouleversant, raconté avec une profonde sensibilité.

Le chant des revenants, Jesmyn Ward, trad. Charles Recoursé, Belfond, 272 pages, 2019 [2017].

J’ai lu ce roman dans le cadre de mon challenge: 50 États en 50 romans (État du Mississippi).

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33 commentaires

  1. Vie animale a l'air tellement beau!!!

    Je commence Le chant des revenants dès.... demain! :-D

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    1. "Vie animale" te plairait beaucoup, tant pour l'histoire (et sa fin...), que pour son style. Et il est tout court, se lit en un seul souffle...

      J'espère que le roman de Jesmyn Ward te fera chavirer. Moi, je n'en suis pas encore revenue!

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  2. J'ai acheté "le chant des revenants" aujourd'hui et à la lecture de la première page, je sais qu'il ne va pas prendre la poussière sur ma PAL !!
    Je note "Vie animale" du coup !

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    1. Je suis ravie qu'il se trouve entre tes mains. On commence à le voir partout, ce roman. Et, pour une fois, ça me fait immensément plaisir et je ne sature pas! C'est tellement mérité...

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  3. En lisant ton billet, je réalise avoir oublié l'intrigue de Vie animale, que j'ai pourtant beaucoup aimé. J'en ai juste gardé le souvenir d'une écriture bouillonnante, d'une rudesse étonnamment vivante et dépeinte avec poésie..

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    1. Le souvenir que tu gardes de "Vie animale" est excellent! C'est aussi ce qui m'a marqué le plus. Ce souffle verbal et, oui, cette écriture «bouillonnante».

      Tout de même, cette fin... je ne suis pas prête de l'oublier! Tu ne t'en souviens pas?

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  4. Mes échappées livresques12 février 2019 à 23:55

    je pense que le Ward ne va pas prendre la poussière dans ma Pal ;) Pour le Torres entre toi et Electra difficile de résister...

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    1. Tu dois lire les deux! C'est rare que j'ordonne quoi que ce soit, mais là... Pas le choix!

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  5. quels bons souvenirs de lecture ! j'ai adoré ces deux livres, et j'étais ravie de voir que Jesmyn Ward remportait un second prix, pourtant beaucoup de lecteurs anglophones n'ont pas aimé l'apparition des morts alors que pour moi c'est tout ce qui fait la force du roman !

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    1. D'accord avec toi, ce sont les voix des morts qui font une grande partie de la richesse du roman de Ward. Quelle grande, immense auteure. Il me reste "Ligne de facture" à lire. Je le ménage et lui fait des clins d'oeil!

      Bizarre, tout de même, comment ces temps-ci, les voix des morts me poursuivent. (Il y a eu "L'herbe de fer", "Le chant des revenants" et là, "Grace" de Lynch.)

      J'espère que Torres ne tardera pas trop à écrire autre chose... C'était tellement court, son "Vie animale"!

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  6. Vie sauvage, empreint de poésie? Alors ça pourrait me plaire, non? Je passe le Jesmyn Ward, puisque le style de Bois sauvage m'avait rebutée

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    1. Empreint de poésie, oui. Mais plus comme du rap! Pas certaine que ça te plaise. En fait, si le style de Ward te rebute, il y a de fortes chances qu'il en soit de même avec celui de Torres.

      Au suivant!

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    2. OK, de toute façon, ma PAL débooooooorde!!!

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  7. Quels beaux coups de coeur ! Je ne connais pas du tout "Vie animale" (et je le note of course), et le deuxième ... il a déjàsa petite réputation ! Je m'en vais le feuilleter vendredi à la foire du livre de Bruxelles, on verra si je craque !

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    1. C'est vrai que le roman de Ward commence à se voir un peu partout et, j'te jure, c'est amplement mérité. Un gros gros coup de coeur. Idem pour le roman de Torres. Deux expériences de lecture que je ne suis pas prête d'oublier, tant pour l'intrigue que pour le style. Tout bon!

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  8. Je viens de lire Les moissons funèbres, aussi tous ces billets enthousiastes sur Le chant des revenants sont faits pour me tenter...

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    1. Difficile de résister, hein? D'autant plus que tu as déjà pu apprécié "Les moissons funèbres". (Je suis passée te lire.) Ses romans sont tous aussi passionnants. N'hésite pas!

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  9. J'ai tellement adoré Vie animale ! Pour moi aussi un vrai choc de lecture. Le style est si puissant et à la foi poétique, qu'il emporte l’histoire. Je note le second auteur et les différents titres que tu as aims de lui, je verrai par lequel commencer ma découverte en librairie !

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    1. Tu verras quil y a une certaine parenté entre "Vie animale" et les romans de Ward. Un même souffle narratif, un rythme qui pulse. Bonne(s) découverte(s). Je resterai à l'affût de ta découverte!

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  10. oh que j'ai aimé Le Chant des Revenants ! les personnages me marqueront durablement... je m'en vais maintenant découvrir les autres livres de Jesmyn Ward...
    et merci de me rappeler qu'il faut que je lise Vie Animale !

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    1. Ravie de ton enthousiasme pour le roman de Ward. Le reste est tout aussi excellent. Tu as l'embarras du choix!
      Et "Vie animale"... Fonce!

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  11. Ah je lis tellement de bien sur ces deux-là! Et dire que je n'ai toujours pas découvert Ward...je sais je sais, je rate quelque chose...:)

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    1. OUI, tu rates quelque chose.
      Un pas à la fois, une bouchée à la fois! Le temps n'est pas élastique, malheureusement. Mais... son tour doit venir! Tu dois lire Jesmyn Ward! Et... "Vie animale" a aussi tout pour te plaire!

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  12. Hello Marie,
    Oh tu me donnes vraiment envie de lire ces deux romans. Je n'ai encore rien lu de J. Ward. Lequel me conseillerais-tu pour débuter? Très belle chronique.

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    1. Pour la force de l'intrigue et pour son accessibilité, je te conseillerai de commencer par "Bois sauvage". Si tu aimes le style, tu vas adorer l'histoire.
      Après, sois ça passe ou ça casse! Bonne découverte!

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  13. J'attends impatiemment de recevoir ''Le chant des revenants'' Quant à ''La vie animale'' je viens de le le mettre ma liste d'achat. Sirop quel billet ! Un plaisir de te lire. (Je sais, je sais, je me répète mais sirop, quand c'est bon et intéressant, faut le dire).

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    1. Tu vas tomber de ta chaise en lisant "Le chant des revenants". C'est grandiose, à tous les niveaux.

      Merci encore pour ces bons et beaux mots!

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  14. Vie animale est très très tentant ! Bon l'autre aussi d'ailleurs. C'est infini... il y a toujours des livres à noter, à lire... Il faudrait ne plus aller sur les blogs pour ne plus être tentée.

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    1. Je suis tellement d'accord: on devrait boycotter les blogs, ces pièges à tentations! En même temps, on passerait à côté de belles et bouleversantes découvertes!

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  15. Tu me donnes très envie avec ces deux titres ! Tout à fait le genre de sujet qui me parle.

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    1. Je ne saurais t'en recommander un plus que l'autre! Les deux sont excellents...

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  16. J'ai adoré Vie animale, tu le sais ;)
    Et le chant des revenants m'attend sagement, j'espère l'aimer autant que toi.

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    1. Oui, je sais! Ce "Vie animale" frappe très fort. Vivement un nouveau roman de Torres.

      Pour "Le chant des revenants", à moi que les voix des morts t'agaces, il devrait grandement te plaire. Il figurera assurément dans mes gros coups de coeur de cette (jeune) année.

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