Sabrina · Nick Drnaso

dimanche, juin 23, 2019


La dernière fois que j’ai eu un coup de cœur aussi fort pour un roman graphique, c’était pour Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris. Lorsque j’ai vu l’arrivée de Sabrina en librairie, j’ai dit à ma libraire chouchou Maud que je comptais le lire. Elle m’a dit que le dessin la rebutait et mon assurance a vacillé. Après être allé lire une entrevue dans The Observer, elle s’est décidée à lire le roman graphique de Nick Drnaso et s’est exclamée: «Tout le monde devrait lire Sabrina. Parce que c’est fort, efficace, angoissant et vrai au max.» Comme quoi, il faut savoir aller au-delà de ses premières impressions!

Alors, de quoi ça parle, au juste? Il y est question de Calvin Stroebel, technicien informatique au sein d’une unité stratégique de l’US Air Force. Calvin est assis entre deux chaises: accepter une promotion ou déménager en Floride pour essayer de rabibocher son couple et sa vie de famille? Faut dire que sa femme n’est pas chaude à l’idée et que sa gamine Sissi est plutôt apathique. La vie de Calvin, c’est auto, boulot, dodo. Entre ça: soirées télé, une bière dans une main, une pointe de pizza dans l’autre, après avoir lancé quelques croquettes au chat; jeux vidéo en ligne avec les collègues; furetage sur le net.

L’arrivée de Teddy, un copain de lycée perdu de vue depuis belle lurette, amène quelques remous dans la vie terne de Calvin. Depuis la disparition de Sabrina, sa fiancée, Teddy n’est plus que l’ombre de lui-même. Qu’est-il arrivé à Sabrina? L’ignorance le ronge de l’intérieur. Calvin fait son gros possible (un gros possible souvent maladroit) pour soutenir Teddy. Les jours passent, entre malaise et apathie. Jusqu’à ce qu’une vidéo commence à circuler sur le net…

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Nick Drnaso a réussi un véritable tour de force: celui de saisir l’air du temps sous l’Amérique de Trump. Tout y passe: omniprésence des médias, dérives de l’information, tuerie de masse, port d’armes, théories du complot, trolls. Mais, par-dessus tout, il se dégage de ces pages une extrême solitude, un vide existentiel abyssal. Les rapports sociaux et familiaux ne tiennent qu’à un fil, la violence est banalisée.  

Cette extrême solitude est amplifiée par le dessin lui-même: appartement glacial, quartier de banlieue désert, lieu de travail impersonnel. Dire que je trouve le dessin magnifique serait exagéré. Reste que le minimalisme extrême, la sobriété et la naïveté du trait desservent parfaitement bien le propos. L’absence d’expression des personnages et la fadeur des couleurs en ajoutent encore une couche.

C’est glaçant, oppressant, d’une lucidité douloureuse. Un coup de poing en plein ventre, de ceux qui coupent le souffle pour un bon bout de temps. Une lecture qui rend le malaise palpable et contagieux. 

Sabrina, Nick Drnaso, trad. Renaud Cerqueux, Presque Lune, 208 pages, 2018.

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14 commentaires

  1. Je suis comme Maud, le dessin ne me plait pas à première vue...
    Comme quoi il faut parfois se laisser tenter!

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    1. Ici, il faut plus que se laisser tenter! Ce roman graphique est indispensable pour comprendre les États-Unis d'aujourd'hui. Je ne taris pas d'éloges, hein?! Même que je me suis procurée, dans ma lancée, et lu "Beverly", son premier roman graphique. Re-coup de coeur, sinon plus gros encore. Bref, je suis une fan finie - malgré le dessin!

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  2. Mes échappées livresques24 juin 2019 à 01:06

    Sans ton billet, je serai passée à côté c'est certain car le graphisme ne m'attire pas particulièrement...

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    1. Je comprends... mais mais mais, il faut s'y arrêter. Il est unique, ce roman graphique!

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  3. Tiens, un roman graphique pour l'été, pourquoi pas? Merci pour cet éclairage.

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    1. De rien. D'autant plus qu'il est très «éclairant», ce roman graphique. Le voile qu'il soulève sur les États-Unis d'aujourd'hui est, malheureusement, très percutant.

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  4. Je l'ai repéré depuis sa sortie, sais-tu qu'il a été sélectionné pour le Booker Prize ? et jamais de roman graphique ou BD ne l'avait été, du coup certains ont dit que ce n'était pas sa place..
    bref, moi j'ai très envie de le lire, tu me le gardes sous le coude ? please !

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    1. Oui, je savais, pour le prix. C'est exceptionnel et, ma foi, cela aurait été amplement mérité.

      Je vais faire plus que te le garder sous le coude. Je vais te forcer à la lire. Idem pour "Beverly", son précédent roman graphique, composé de nouvelles. Je n'en suis pas encore revenue...

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  5. pas du tout le genre de roman graphique vers lequel je serais allée car je n'accroche pas du tout à ce genre de dessin ! mais si tu me dis que c'est un coup de coeur alors je suis tentée !

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    1. Je comprends tes appréhensions par rapport aux dessins. Tu n'es ni la première ni la dernière. Et pourtant... Il faut absolument lire ce roman graphique! Je n'ai pas d'autres mots. Idem pour son précédent, "Berverly".
      Je suis rarement aussi catégorique, mais là, c'est un ordre, miss!

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  6. Pareil, le dessin ne m'attire pas du tout. Mais un coup de coeur ! Alors, là... j'en reste pantoise.

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    1. Je suis la première à être pantoise. Je n'aurais pas pu imaginé qu'un roman graphique ait autant de pouvoir sur mon ressenti! Idem pour son premier, "Beverly", que j'ai lu tout de suite après. Le texte est d'une force incroyable, justement juxtaposé avec ces dessins si minimalistes et désincarnés. J'en suis encore toute retournée...

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  7. Je ne lis que peu de romans graphiques mais celui-ci m'intrigue et me tente. Je connais si mal l'Amérique de Trump finalement...

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    1. Alors là, prépare-toi et attache ta tuque! C'est tout un choc...

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