Floride · Lauren Groff

jeudi, août 01, 2019


Je m’en confesse: Les furies, le dernier roman de Lauren Groff, largement encensé par la blogosphère, m’avait plutôt ennuyée, voire exaspérée. Je n’ai pas lancé la serviette pour autant! À la parution de Floride, j’étais curieuse de savoir comment la jeune américaine se débrouillait côté nouvelles. J’avoue, qu’à mon goût, elle s’en sort plutôt très bien.

L’incipit de «Espaces vides et fantômes», la première nouvelle, m’a immédiatement mis en appétit.

Je ne sais pas comment j’ai pu devenir une femme qui hurle, et puisque je ne veux pas être une femme qui hurle, dont les enfants vont et viennent le visage fermé, aux aguets, j’ai pris l’habitude après le dîner d’enfiler mes baskets pour sortir marcher dans les rues au crépuscule, laissant à mon mari la responsabilité de passer les garçons sous le jet, les mettre en pyjama, leur lire une histoire, leur chanter une chanson et les border dans leur lit, parce que mon mari, lui, n’est pas un homme qui hurle.

Floride rassemble onze nouvelles. Il n’y a pas, à proprement parler, de lien entre elles, sinon que dans chacune, les catastrophes naturelles ébranlent des vies ou sont sur le point de le faire. Un mot m’est venu à l’esprit en tournant la dernière page de Floride. Congé. 

Il y a, d’une part, les nouvelles où on prend congé des personnages, comme les deux jeunes sœurs de «Et le chien devient loup», abandonnées dans une cabane de pêche sur une île déserte, ou encore le jeune garçon abandonné par sa mère dans «Histoire de serpents».

Il y a, d’autre part, les nouvelles où les personnages veulent prendre congé de leur vie, telle cette femme qui hurle, dans «Espaces vides et fantômes». Telle cette mère, dans «Abysse», qui se retrouve avec ses deux fils dans un cabane de chasse à 30 kilomètres au cœur de la forêt. Telle encore cette femme «engluée dans les années visqueuses de la fin de la trentaine» qui vit avec sa mère trop malade pour vivre seule et qui prend un mois de vacances chaque année afin de décrocher et d’assouvir son appétit pour les hommes. Telle, enfin, cette jeune étudiante, dans «Au-dessus et au-dessous», qui devient sans abri (une nouvelle bouleversante, ma préférée du recueil).

Un poids pèse sur ces personnages, quelque chose les étrangle à petit feu. Les couples se délitent. Le rôle de mère et d’épouse étouffe. Malgré la menace constante des cyclones, malgré l’omniprésence des nids de serpents, c’est dans le tréfonds de l’âme humaine que sont tapies les plus grandes sources d’angoisse. Avec un style dépouillé, sans fioritures, Lauren Groff fait résonner les mots et les tourments de ses personnages. Qu’il s’agisse d’hommes, de femmes ou d’enfants, elle sait leur donner une voix propre et juste. Elle épingle les angoisses diffuses, les tourments de l’âme et les dérives existentielles avec une grande finesse.

Lauren Groff met à nu une Amérique dépouillée de ses illusions, une Amérique où l’ordre et l’harmonie tendent à se fissurer. L’imminence de la catastrophe plane toujours sur les événements les plus anecdotiques du quotidien, créant une tension palpable. Quand ce ne sont pas les personnages eux-mêmes qui subissent les assauts de la vie ou de lenvironnement, c’est une loutre qui dévore un bébé cygne, un serpent qui se fait déchiqueter par un climatiseur ou un chien qui survit à un accident de la route.

J’ai retrouvé, chez Lauren Groff, le même malaise diffus, l’inconfort que je ressens en lisant Laura Kasischke et Joyce Carol Oates. En un mot, je suis conquise!

Floride, Lauren Groff, trad. Carine Chichereau, Éditions de l’Olivier, 304 pages, 2019.

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14 commentaires

  1. Tu as réussi à ce que je ne jette pas l'éponge(à chaque pays son ustensile de ménage!) avec Lauren Groff... malgré la référence à Kasischke. Je ne vais certainement me précipiter sur ce recueil, mais je sais désormais qu'il est fort probable que je prenne plaisir à le lire.
    PS : dis donc, faut dire à la dame de la photo d'en-tête qu'il faut qu'elle se presse un peu de faire le ménage chez elle. Ça a grandement besoin de rangement

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    1. Ton commentaire sur la dame de la photo... Tu m'as causé une fuite urinaire à force de rire! Tu m'envoies une couche steplait?!

      Je serais tentée de dire que ça risque d'être compliqué entre toi et Groff. J'ai eu un échange sur IG avec un gentil lecteur aux bons goûts. Pour faire court, il a eu de la difficulté avec ce recueil, surtout parce qu'il est peuplé de femmes et qu'il s'est étonnamment senti exclu. Je peux très bien comprendre son point de vue. Il faut, en tant qu'homme, avoir un côté féminin, une sensibilité spéciale, pour être en mesure d'apprécier ce recueil. Ça te dit de relever le défi et de trouver ta sensibilité féminine inconsciente?!

      Et moi qui lit des romans masculins bourrés de testostérone... Je dois avoir une sensibilité masculine très forte, non?!

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    2. Je n'ai aucun problème à me mettre dans la peau d'une femme le temps d'un roman ou d'un recueil de nouvelles. Mais s'il s'agit de femmes très "fifilles", comme on les appelle au bureau, ça ne sera pas possible.

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    3. L'honneur est sauf. Pas de "fifilles" dans ce recueil! Bien au contraire: des femmes fascinantes de par leur complexité. Tu devrais les apprécier!

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  2. Eh bien ça fait envie, d'autant plus que contrairement à toi, j'avais apprécié Les furies (qui avaient tout de même suscité pas mal d'avis mitigés, en tous cas sur les blogs que je lis). Un autre titre à se mettre de côté pour le Mois de la nouvelle !

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    1. Je me souviens que "Les furies" avait suscité des avis très mitigés... Comme tu penchais du bon côté, tu risques fort d'apprécier son recueil de nouvelles. Je te le recommande chaudement!

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  3. Je n'avais pas aimé non plus les furies. Je m'y étais ennuyée ferme. Peut-être un jour me laisserai-je tentée par ce recueil… (Mai en nouvelles?)

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    1. L'ennui m'avait gagné aussi avec "Les furies". D'où l'agréable surprise que fut mon appréciation de ce recueil. Bonne idée de le noter pour Mai en nouvelles!

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  4. bon, je savais déjà que tu avais aimé et je te remercie pour le cadeau. Il n'attend que moi !

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  5. Hello le caribou ! Allez tu me l as vendu. Il va rejoindre ma wishlist! Merci pour cette chronique.

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    1. Tout le plaisir est pour moi. D'autant plus que je ne pensais pas l'apprécier à ce point, ce recueil.
      J'ai comme dans l'idée qu'il pourrait beaucoup te plaire...

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  6. Bonjour gentille dame. Heureuse de te lire à nouveau.

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    1. J'ai prolongé mes vacances et décroché du blogue et des réseaux sociaux. Je me suis ressourcée et ça m'a fait un grand bien. Maintenant, je dois relever mes manches et m'y remettre!

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