Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace · Thierry Beinstingel

jeudi, février 06, 2020


C’est par hasard que je suis tombée sur ce roman. Et c’est un beau hasard. Je ne lis jamais les quatrièmes de couverture. Alors pourquoi celle-ci? Je l’ignore, et peu importe, puisquelle a bien fait son job.

Ils sont trois. Elle enseigne l’allemand dans un lycée mais tente aussi d’inculquer des notions de français à des migrants accueillis par une association humanitaire. Lui a accepté le travail le plus étrange de sa vie: gardien d’une station de pompage même plus en service et si isolée au milieu d’interminables champs de maïs que son employeur a dû l’y faire déposer en hélicoptère. La troisième, encore aux études, gagne sous le manteau un peu d’argent en rendant visite à un garçon autiste que celle qui se présente comme sa mère cache aux services sociaux dans un immeuble de la périphérie voué à une démolition prochaine. Tous les trois vont faire, à des degrés divers, l’expérience de l’effacement, de la perte des repères et des habitudes qui tiennent lieu le plus souvent d’identité. Mais si c’était pour mieux découvrir ce que vivent d’autres gens, et notamment les plus faibles?
 
Après ça, j’étais plus que curieuse de rencontrer ces trois personnages et de connaître leur histoire. Ils ont voix au chapitre à tour de rôle. Forcément, les questions fusent. La prof d’allemand, à létroit dans sa vie, trouvera-t-elle le moyen de se désenchaîner? Que va faire cet homme abandonné dans une station de pompage désaffectée au milieu de nulle part? Va-t-il échapper à la folie? Après cinq mois de travail, les gagnera-t-il ses 20 000 euros? Pis cette ado, là, qui s’occupe du garçon handicapé... Comment se fait-il que sa mère le laisse vivre seul? Qu’a-t-elle à cacher? Et, enfin, veux-tu ben mdire comment ces trois existences vont finir par se croiser? Autant de questions qui appellent des réponses. Et réponses il y aura. Et pas des nunuches, ni des insignifiantes.

Chacune de ces trois histoires est venue piquer ma curiosité. Enlisés dans une atmosphère de grisaille, un environnement sombre, les personnages rament pour ne plus rester sur place. Les mots sont justes, pudiques. Ce qu’il en ressort, au bout du compte, est fort et beau: qu’est-ce qui peut donner un sens à une vie? Comment se sentir utile? Comment ne pas disparaître sans laisser de trace? Et si la perte de repères était un tremplin pour aller de lavant? Et si rompre la solitude en tendant la main était une voie à suivre?

Un roman d’une rare bienveillance, rempli dhumanité. On a bien trop peu entendu parler de ce roman, et cest vraiment dommage...

De nos jours, il n’y a probablement plus de terres vierges, ni d’île déserte à découvrir, mais jamais nous ne nous sommes sentis aussi seuls. Chacun court après sa vie, élabore son petit confort comme Robinson sur la gravure: une table pour asseoir sa posture, un buffet pour le peu qu’on possède sur terre, un perroquet en miroir pour être toujours d’accord avec soi-même. Et comme Robinson, on craint depuis toujours que débarque un Vendredi pour bousculer nos habitudes, Le migrant d’aujourd’hui joue ce rôle. L’humanité reste à rassembler.

La vie n’est qu’une succession d’actes anodins, disjoints en apparence, qui finissent par tisser des liens secrets, empêtrer ceux qui les subissent ou en sont les bénéficiaires, les surprendre parfois au point qu’on se rend compte soudainement que ce qui a été jusqu’alors n’est plus possible.

Il se pourrait quun jour je disparaisse sans trace, Thierry Beinstingel, Fayard, 288 pages, 2019.
★★★★ 

Vous pourriez aussi aimer

18 commentaires

  1. Mes échappées livresques7 février 2020 à 00:11

    Jamais entendu parler de ce roman et ça semble regrettable, heureusement que tu es là pour nous le faire découvrir!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne comprends pas pourquoi ce roman est passé à ce point inaperçu. Surtout que l'auteur a déjà plusieurs romans à son actif...
      C'était un beau hasard, mon affaire!

      Supprimer
  2. encore un roman français... et la grisaille, on a trop ici cet hiver - notre beau soleil est parti et une tempête s'annonce .. bref je passe !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça ne m'étonne pas!

      Le prochain jour où tu liras un roman français (Cora?), je m'ouvre une bouteille de cidre! Non, deux!

      Supprimer
  3. Suis bien d'accord... ce roman aurait mérité un peu plus d'intérêt et de visibilité. Encore un mystère parmi d'autres. Si tu ne l'as pas lu, je te conseille aussi Ils désertent du même auteur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci du conseil! Maintenant, je compte poursuivre ma découverte de cet auteur. "Ils désertent" est bien noté!

      Supprimer
  4. Il se pourrait qu’un jour je... lise ce roman ; et dans pas longtemps, vu l'envie que tu m'as transmise !!!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu fais ton p'tit comique?! Il est plus que bien, ce roman, et étonnamment dépaysant... Je te le recommande vivement.

      Supprimer
  5. Mais comment choisis-tu tes livres si tu ne lis pas les 4èmes de couverture? Je pense surtout aux romans d'auteurs que tu n'as encore jamais lus: est-ce que tu lis les premiers chapitres? Ou alors tu te fies uniquement aux avis des amis/blogueurs/libraires etc? Moi, je bloque systématiquement sur les romans qui n'ont pas de 4ème, du coup, impossible d'aller plus loin.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça t'étonnes, hein?!

      Les avis des amis et blogueurs font le gros du travail. Après, quand c'est possible, je lis les premiers chapitres. La couverture a un grand pouvoir sur moi. Reste que, comme toi, un roman sans 4e, j'ai ben de la misère. Parce que si je ne la lis pas avant ma lecture, j'aime la lire après. Justement pour voir comment c'était présenté. (Je les trouve souvent trop bavarde...)

      Supprimer
  6. Encore un roman français ! Mais tu ne vas plus lire que ça maintenant ? Bon, manifestement, il a l'air intéressant et moi quand c'est gris j'aime, et même gris foncé ! Je n'avais jamais croisé ce livre avant... Il y a vraiment des romans qui passent à la trappe, on ne sait pas pourquoi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je t'le l'dis, je ne sais pas ce qui m'arrive! J'ai comme reviré ma couette de bord! Du français autant que de l'américain. C'est le monde à l'envers. Ce que j'ai lu en littérature française, ces derniers temps, me ravie. Je note plein de titres ici et là...

      On s'entend sur le gris foncé. C'est ce qui a le plus de saveur et de profondeur!

      Supprimer
  7. effectivement, je ne connais pas mais ton billet est sacrément tentant. Est-ce que je peux te demander d'où vient la photo?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Une belle découverte que voilà, foi de madame Couette!

      La photo provient du site de photos libres de droits: unsplash.com

      Supprimer
  8. En effet, je ne connaissais pas!
    Merci à toi de mettre en lumière ces romans un peu moins mis en avant!

    RépondreSupprimer

· J'aime m'y promener ·

· visites ·