Rodéo · Mur Méditerranée · Turbulences

samedi, juin 13, 2020


Les moyens de transport sont à l’honneur, cette semaine! Il y a des autos, des bateaux et des avions. Plus sérieusement… Rodéo, Mur Méditerranée, Turbulences: chacun de ces romans prend le pouls du monde, en appuyant très fort sur l’artère, en palpant là où c’est le plus sensible.



Ça se passe dans une banlieue belge, de ces mornes banlieues où la tranquillité engourdie les élans. Alors, il faut quand même bien tuer le temps. Les parents chassent leur ennui devant la télé ou à la buvette du coin. Leurs enfants, eux, trop jeunes encore, ne sont pas prêts à ce que leurs envies et leurs désirs soient engourdis.

Le besoin vital d’être loin des bungalows étriqués des parents et de pouvoir conserver sa faim intacte, d’alimenter la rage d’exister là.

Ils chassent leur désoeuvrement en faisant du rodéo sur les routes désertes, le pied collé sur la pédale à gaz de leur Golf noire, font monter l’adrénaline, s’amusent à piéger une proie. Ils jouent avec le feu. Mais à trop jouer, ils risquent de se brûler. Et il y a des brûlures plus profondes que d’autres.

Je veux rester évasive sur ce qui se trame entre ces pages. Je dirais juste que ça fait froid dans le dos, d’une manière que tu préférerais ne pas connaître.

Le premier roman d’Aïko Solovkine m’a pris aux tripes et ne m’a pas lâchée avant la dernière page. Dans ce (trop) court roman inspiré d’un fait divers resté impuni, la jeune auteure belge ne met pas de gants blancs pour lever le voile sur la jeunesse et ses dérives. L’intrigue avance par à-coups, bifurque par moment (l’histoire de Joy aurait pu être un roman à elle seule). Il s’en dégage une atmosphère anxiogène, d’une noirceur insondable. Le fossé qui sépare la vie sclérosée des adultes et le besoin des jeunes de s’éprouver et de se mettre à l’épreuve est irréconciliable. Aucun espoir à l’horizon. C’est sans pitié.

La puissance de la langue m’a obnubilée. Aïko Solovkine agence les mots, les triture, créant des images fortes, crues, sculptées dans l’os.

L’ensemble du mobilier est sombre, lourd et rustique, recouvert de linceuls en plastique quand la famille s’absente pour quelques jours de son domicile. Le bahut trop grand et ses rangées d’assiettes en cuivre, sourires jaunis adressés aux photos de mariages, de baptêmes, de communions et de défunts qui leur font face. Dans son ventre attend la vaisselle du dimanche qui prend la poussière parce que dimanche ne vient pas rompre la monotonie de la semaine, mais la creuse et l’étire. On s’y affale simplement plus tôt dans l’après-midi devant la télé, qui vomit un à un ses programmes dans une ambiances comateuse. Extirpée de son unité gériatrique pour le poulet-frites dominical, mémé s’endort, le dentier mal ajusté et le gossier béant.

Installée sous la couette avec la saucisse à mes pieds, j’ai terminé Rodéo sidérée par la force de frappe de ce tout petit roman coup de poing. Un roman à fleur de peau, intense, fulgurant, dérangeant, dans lequel les relations humaines obéissent à de bien étranges rites.

Rodéo, Aïko Solovkine, XYZ, 144 pages, 2020.
★★★★



Je lis, en soirée, le billet de Krol sur Mur Méditerranée. Je ne sais pas précisément pourquoi, mais ça devient urgent: je dois lire ce roman. Le seul hic? Il me faut attendre le lendemain pour filer à la librairie. 

Je le savais que ce roman allait me jouer dans les tripes. C’était inévitable, vu son sujet.

La Méditerranée était devenue une véritable autoroute, l’une des plus mortelles pour les migrants acheminés par des marins amateurs.

Mur Méditerranée, soit le destin de trois femmes: Chochana la Nigérienne, Semhar l’Érythréenne et Dima la Syrienne. Elles ont trois religions différentes. Elles ont des croyances et des traditions distinctes. Mais elles sont embarquées dans une même aventure, celle de la traversée de la mer Méditerranée pour fuir la guerre, la dictature ou la sécheresse. Elles ont un seul et même but: trouver une vie meilleure.
Loin de tout sensationnalisme, Louis-Philippe Dalembert décrit la violence et la barbarie auxquelles font face les migrants. En multipliant les voix, il donne une respiration fiévreuse à cette histoire. Il creuse l’intimité de ses personnages et fait s’entrelacer leur vie. Tout y est: la vie avant l’exil, les raisons du départ, la traversée périlleuse, l’amitié, la peur, la solidarité, le racisme. Les chapitres oscillent entre souvenirs du pays, péripéties du départ et présent de la traversée. Et il y a l’après...
Mur Méditerranée m’a conduit au plus près de la réalité de ceux qui n’ont d’autre choix que l’exil. Une lecture éprouvante et nécessaire, pour mieux comprendre ce que les médias présentent trop souvent à grand coup de sensationnalisme.

Raconter les histoires ne résout rien, ne recoud pas les vies brisées. Mais peut-être est-ce un moyen de comprendre l’impensable. Valeria Luiselli

Mur Méditerranée, Louis-Philippe Dalembert, Sabine Wespieser, 326 pages, 2020.
★★★★



Turbulences commence dans un avion, en partance de Londres. Destination, Madrid. Une vieille femme vient de quitter son fils atteint d’un cancer de la prostate. Après une zone de turbulence éprouvante, elle échange quelques mots à son compagnon de cabine, puis fait un malaise. Ce dernier poursuit son vol, de Madrid à Dakar, où une très mauvaise nouvelle l’attend.

Chapitre par chapitre, personnage par personnage, le roman fait le tour du monde, jusqu’au retour à Londres, dans le chapitre final, pour retrouver l’homme atteint d’un cancer. La boucle est bouclée.

Dans chacune de ces (trop) courtes histoires, l’accent est mis sur un personnage. Puis, comme dans une course à relais, le bâton est transmis au personnage suivant, dans un tout autre environnement. En somme, le personnage secondaire d’un chapitre devient le personnage principal du suivant.

David Szalay offre des instants de vie brefs et poignants. Le pouvoir de ce court roman découle des répercussions brèves, mais profondes, que ces hommes et ces femmes ont les uns sur les autres. On passe d’une histoire à l’autre, frôlant les coups bas du destin, la mort, la solitude, la trahison, l’amour...

J’ai dévoré le deuxième roman de David Szalay en une poignée d’heures. Douze histoires sur des petits bouts de vie qui en disent long. Un roman surprenant de virtuosité. C’est fin, brillant et profond. Un tour de force narratif.

Electra en parle aussi, ici.

Turbulences, David Szalay, trad. Etienne Gomez, Albin Michel, 184 pages, 2020.
★★★★

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20 commentaires

  1. Le roman belge est vraiment intrigant et je pense qu'il devrait me plaire.
    Sinon, le roman de David Szalay m'a plutôt l'air d'un recueil de nouvelles, non ?

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    1. En lisant "Rodéo", j'ai justement pensé à ce que tu m'as dit de "77" de Marin Fouqué, que je dois d'ailleurs lire. Il y a un lien de parenté, je le sens, entre ces deux romans. D'où mon impression que ce roman belge pourrait fortement te plaire.

      "Turbulences" a effectivement toutes les apparences d'un recueil de nouvelles. Le lien est tellement ténu entre chaque chapitre... Aussi, j'aurais mis «nouvelles» plutôt que «roman» sur la couverture, mais je crains que ce soit moins vendeur. Comme quoi, tout est une question de point de vue!

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  2. Tu m'as convaincue pour Turbulences. Sa forme semble astucieuse et en plus s'il y a du fond...

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    1. Et il se lit vite vite vite. Trop vite, en fait. Je reste admirative devant l'ingéniosité de la forme et tous ces recoupements, mais il y a tellement de personnages dont j'aurais eu envie de faire plus amples connaissances. Admirative, donc, mais un peu sur ma faim!

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  3. Mes échappées livresques15 juin 2020 à 01:09

    Rodéo vient de rejoindre ma pal :) Turbulences m'intrigue aussi fortement et je garde un bon souvenir de Mur méditerranée que je crois n'avoir pas pris le temps de chroniquer.

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    1. Après l'avis de Fanny et le mien sur "Rodéo", j'ai bien hâte de connaître le tien! Prépare-toi à être... Choquée? Traumatisée? Indignée? Subjuguée?

      "Turbulences" te fera passer un bon moment de lecture, mais tu risques de rester un brin sur ta faim. Le précédé est ingénieux, mais on en redemande!

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  4. 3 belles pioches! Rodéo est efficace et diablement beau!

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    1. "Rodéo"... Efficace en diable! Beau? Ça dépend de l'angle! Le style m'a complètement envoûtée.

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    2. Beau oui oui.. Beau par l'écriture et le rythme gardé tout au long.

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  5. j'ai lu l'extrait de Rodéo et non, pas pour moi. Bizarrement, quand quelqu'un noircit si ford le trait, je n'y crois plus .. bizarre, hein ?
    bon sinon, Turbulences - ravie de voir que tu as aimé autant que moi ! Tous les personnages sont liés, donc ça va plus loin qu'un recueil de nouvelles, donc le terme roman ne me gêne pas. Et j'adore comme toi l'ingéniosité de ce récit.
    Pour les migrants, comme tu le sais, ayant travaillé à leurs côtés, je n'ai malheureusement plus besoin de lire leurs récits pour comprendre leur douleur.

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    1. Non, "Rodéo" n'est pas pour toi. Vraiment pas, même!

      Moi non plus, le terme de «roman» ne me gêne pas pour "Turbulences". Il est à cheval entre le roman et la nouvelle. En tout cas, pour quelqu'un qui a horreur des nouvelles, ça serait un bon moyen de lui donner envie!

      Pour les migrants, je sais bien et je peux comprendre.

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  6. Oh misère, mais tu me donnes envie de noter les 3, là !! Bon, je priorise le Solokine, il a l'air exactement fait pour moi ! Quant à D'Alembert, j'ai déjà son roman précédent qui m'attend sur mes étagères..

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    1. Et hop, le Solovkine est sur ma PAL (en allant au sport tout à l'heure j'ai fait un détour par la librairie, et il était en rayon) !

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    2. Oh, la pression! Je me croise les doigts que tu sois autant enchantée que moi. D'accord que ta couverture est plus inspirante que la mienne? Une fois lu, tu comprendras...

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    3. Ma couverture est en tous cas très jolie...

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  7. Le roman belge titille sacrément ma curiosité... et le second, j'attends le bon moment...! Tu as eu la main heureuse en tous cas !

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    1. J'ai la main très heureuse, c'est temps-ci!

      Pour "Rodéo", je serais très curieuse d'avoir ton avis. Surtout toi, qui lis tant de romans jeunesse...

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  8. Alors, toi tu viens chez moi et tu notes un livre, que tu achètes immédiatement d'ailleurs (ah cette frayeur que tu me fais à chaque fois que tu fais ça !) et moi je vais chez toi et j'en note deux !!! Euh ce n'est pas très juste, ça... avec tes trois critiques en une, tu nous fais faire des frais...
    Ah, au fait, chez toi, j'avais noté le nom de l'auteur canadien David Chariandy et je viens de finir 33 tours et je suis un poil déçue...

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    1. C'est bizarre les frayeurs que ça engendre. C'est pareil de mon côté. Au prix qu'il coûtait, il était bien mieux de valoir la peine. Heureusement, ton conseil était fondé. C'était très très bien!

      Morte de rire! Mes trois critiques en une vise justement à te faire faire un choix. Il ne faut qu'en choisir qu'un seul, ou aucun! Ainsi, on est quitte!

      Désolée pour le roman de David Chariandy. J'ai lu "Soucougnant", que j'avais beaucoup aimé. Comme tour d'horizon de la démence et de ses répercussions, c'était extrêmement bien réussi. Après, j'ai tenté "33 tours" et... je l'ai abandonnée. C'est dire à quel point j'ai été déçue. Je m'attendais à la même profondeur que "Soucougnant". Pas du tout.

      Je suis impatiente de lire ton billet. J'espère que tu en parleras.

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