Rentrée littéraire · Printemps 2019 · Repérage

samedi, avril 27, 2019


Pour dire les choses simplement, disons que la rentrée d’hiver m’a un peu laissé sur ma faim. La qualité était cependant au rendez-vous: les romans de Jesmyn Ward, dAntonio Lobo Antunes et de Robin MacArthur m’ont comblée. Alors que se pointe la rentrée printanière, aucune retrouvaille ici, ce sera surtout des découvertes pour moi, plusieurs forts intrigantes. Je laisse les quatrièmes de couverture faire leur travail.

COTTON COUNTY – ELEANOR HENDERSON – ALBIN MICHEL

Cotton County, Géorgie, 1930. Elma Jesup, une jeune femme blanche, fille du métayer du domaine, met au monde deux jumeaux. L'un est blanc, l'autre mulâtre. Accusé de l'avoir violée, Genus Jackson, un ouvrier agricole noir, est aussitôt lynché par une foule haineuse avant que son corps ne soit traîné le long de la route qui mène au village le plus proche. Malgré la suspicion de la communauté, Elma élève ses enfants de son mieux sous le toit de son père avec l'aide de Nan, une jeune domestique noire qu'elle considère comme sa soeur. Mais le récent drame a mis à mal des liens fragiles qui cachent bien des secrets. Jusqu'à faire éclater une vérité douloureuse qui va confronter chaque membre de la communauté à sa responsabilité dans la mort d'un homme et dans la division irrévocable d'une famille. Alternant flashbacks et points de vue avec brio, Eleanor Henderson signe une grande épopée américaine qui conjugue l'intimité d'un drame et le foisonnement d'une fresque historique sur fond de Grande Dépression. Dans la grande tradition des romans du Sud, un récit puissant, servi par des personnages de chair et de sang et par une langue d'une infinie beauté.


LES DIEUX DE HOWL MOUNTAIN – TAYLOR BROWN – ALBIN MICHEL

Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé… Entre les courses automobiles illégales, les pasteurs qui prêchent avec des serpents venimeux dans les mains, les coutumes et croyances d’un endroit reculé au début des années cinquante, c’est tout un univers que fait revivre Taylor Brown dans ce roman haletant qui rappelle Donald Ray Pollock et Tom Franklin.




JE NE FERAI UNE BONNE ÉPOUSE POUR PERSONNE – NADIA BUSATO – TABLE RONDE

Le 1er mai 1947, Evelyn McHale monte à la terrasse panoramique du 86e étage de l’Empire State Building, saute dans le vide et s’écrase sur le toit d’une limousine. Quelques minutes plus tard, Robert Wiles, étudiant en photographie, immortalise son corps, miraculeusement intact, la disposition harmonieuse de son cadavre épousant parfaitement le linceul de métal. Si le cliché du «plus beau suicide», l’une des images les plus célèbres publiées par le magazine Life, a inspiré Andy Warhol, la mode et l’avant-garde pop, la vie et la personnalité d’Evelyn sont restées dans l’ombre. Nadia Busato tente d’en percer le mystère à travers une narration chorale qui dépeint l’Amérique de la Grande Dépression à l’après-guerre. Les portraits se succèdent – la mère d’Evelyn, qui abandonna sa famille après la naissance du septième enfant; sa sœur Helen; son fiancé Barry; sa camarade du service militaire; le policier chargé d’identifier le corps; deux autres suicidés de l’Empire State Building; et enfin l’équipe de la rédaction de Life – et donnent un sens au mot laissé par Evelyn avant de mettre fin à ses jours: «Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne.»


LA CRUE – AMY HASSINGER – RUE DE L’ÉCHIQUIER

Lassée de son mari, Rachel Clayborne, trente-deux ans, fuit l’Illinois en pleine nuit avec son bébé, pour rejoindre le seul endroit qu’elle considère comme un refuge possible: la ferme de sa grand-mère, Maddy, dans le Wisconsin. Mais cette dernière, mourante, veut léguer la maison à son auxiliaire de vie, Diane Bishop, membre de la tribu amérindienne des Ojibwés, expropriée de sa terre par un barrage dont la construction a été imposée par… la famille Clayborne. Bouleversée par la beauté saisissante du lieu et ses retrouvailles avec son premier amour, Rachel est emportée dans un tourbillon existentiel: doit-elle se battre pour garder la maison de son enfance? Ou la restituer aux Bishop par souci de justice, comme l’y incitent ses valeurs et sa morale? Saga familiale et drame intimiste tissés de magnifiques portraits de femmes, La Crue met en lumière, grâce à une écriture sensible et lyrique, ce que le barrage, symbole de la folie de l’Homme, a détruit: une nature somptueuse et le mode de vie ojibwé. Parmi le chaos des sentiments et des vies décrites, le roman donne ainsi à entendre la voix d’une rivière qui retrouve son cours. Et c’est peut-être là que réside le vrai sujet: inviter le lecteur à se demander ce que c’est d’être rivière dans la sinuosité de son cours comme dans la violence de ses débordements. Une rivière que Rachel a peut-être suivi et entendu grossir jusqu’à, elle aussi, sortir du cours habituel de sa vie.


DES MOCASSINS BRODÉS DE PERLES BLEUES – RON QUERRY – ÉDITIONS DU ROCHER

Bernadette Lefthand, jeune Apache jicarilla, vit dans la réserve au nord-est du Nouveau-Mexique, avec son père et sa cadette, Gracie. Bernadette est vue comme une star des pow wow où, dans les réserves, se retrouvent diverses tribus pour les danses et les rodéos. Un jour, Gracie apprend que sa soeur a été retrouvée morte. L'énigme de cette mort se mêle avec la sorcellerie navajo sur fond de vie quotidienne dans les réserves. Cest du choix narratif, oral, de la jeune Gracie, que le livre tire sa puissance tragique. Elle se partage le récit avec Starr, ancien mannequin à New York, en contre-point. Lingénuité de Gracie soppose à la dureté citadine de Starr. Une troisième voix nous révèle tout ce quil nous faut savoir sur les replis sombres du monde navajo. Querry nous entraîne dans les profondeurs de la nature du Mal telle qu'elle apparaît, encore de nos jours, dans les croyances indiennes. La réalité des personnages, leur environnement font, ici, presque oeuvre dethnologie.


UN SOIR AU PARADIS – LUCIA BERLON – GRASSET

En 2017, la publication de Manuel à l’usage des femmes de ménage a permis au public de découvrir en Lucia Berlin une grande auteur injustement tombée dans l’oubli. Un deuxième recueil de textes courts confirme aujourd’hui la place qu’elle occupe désormais dans le panthéon des lettres américaines, à l’égal d’un Raymond Carver ou d’une Alice Munroe. Les vingt-deux nouvelles rassemblées dans Un soir au paradis nous emmènent à nouveau sur les lieux où a vécu Lucia Berlin. Que ce soit au Texas, au Chili, à New York ou encore dans la célèbre station balnéaire mexicaine Puerto Vallarta – fréquentée par les stars de hollywoodiennes –, elle traque partout la solitude des êtres, débusque  la beauté derrière la laideur et découvre de l’espoir là où nous ne voyons que noirceur. Ses thèmes sont aussi variés que les lieux qu’elle décrit. Certains de ses personnages se débattent avec la célébrité, d’autres avec la monotonie d’un quotidien parfaitement réglé et l’ennui dans le couple, d’autres encore sont aux prises avec les privations de la vie de bohème. Berlin puise son imagination dans une existence marquée par de nombreux déménagements autant que par des déboires sentimentaux et existentiels à répétition. Son humour subtil lui permet de transcender ces épreuves pour y débusquer les petits miracles qui accompagnent toute existence, et sa plume élégante de les transformer en des bijoux littéraires.



UNE VILLE DE PAPIER – OLIVIER HODASAVA – INCULTE

États-Unis, année trente. L’industrie automobile fait la pluie et le beau temps de l’économie américaine. Le pays s’offre à des routes rectilignes qui en traversent chaque état. Les citoyens s’équipent en nouveaux modèles, le crédit marche à flot, les autoroutes fleurissent, les stations-services éclosent. Afin d’encourager ces trajets qui enrichissent géants du pétrole et adeptes du fordisme automobile, on offre des cartes autoroutières aux conducteurs. Et pour s’assurer qu’elles ne sont pas copiées par des concurrents, on y place des fausses villes en guise de signature invisible, des «villes de papier». Desmond Crothers, jeune cartographe, conçoit une telle carte de l’état du Maine pour Esso. Mais sa ville aura un tout autre destin: elle existera vraiment, une fois qu’un commerçant obstiné décidera de la fonder, comme pour valider cette ville imaginaire. Autour de ce monde qui prend forme, on croise des cartographes, une violoniste au destin tragique, Stephen King, des acteurs venus pour y tourner un épisode de «Twilight Zone», des amoureux qui n’ont que ce territoire pour s’épancher.


LA MORT DE ROI – GABRIELLE LISA COLLARD – CHEVAL D’AOÛT

Max sait que quelque chose cloche chez elle. Petite, elle errait dans les rues de son quartier, à la tombée du jour, épiant par les fenêtres la vie secrète de ceux qu’elle rêvait de connaître. Et d’ouvrir. Juste pour regarder dedans. Puis Max a appris à cacher sa colère. Un mardi de septembre, tout bascule. Le Roi des chiens, son grand berger allemand au pelage de feu, s’éteint, emportant avec lui la paix du monde. Dans sa jeep, entre les montagnes de l’Estrie et les interminables bouchons de l’autoroute Décarie, Max tente de contrôler le monstre que la fin de Roi a déchaîné. Après que les restes de sa première victime ont nourri les animaux tout l’hiver, elle traîne ses mensonges à travers la ville, traçant de la pointe du couteau la frontière invisible entre la vie et la mort.




Du côté jeunesse, deux titres forts attendus, des retrouvailles.




LA QUÊTE D’ALBERT – ISABELLE ARSENAULT – LA PASTÈQUE

Albert ne souhaitait qu’une chose: lire calmement et silencieusement dans la ruelle. Malheureusement, l’arrivée de ses amis ne sera pas de tout repos! Ce livre est le deuxième d’une série mettant en vedette les personnages de la bande du Mile End. Chaque album apportera de nouvelles aventures, d’autres couleurs et des univers propres à la personnalité de chacun.






SANS DOMICILE FIXE – SUSIN NIELSEN – LA COURTE ÉCHELLE

Félix Knutsson, douze ans et trois quarts, raffole des jeux-questionnaires télévisés. Il vit avec Astrid, une mère aimante mais instable qui peine à garder ses emplois. Lorsqu’ils sont éjectés de leur appartement et qu’ils emménagent dans un Westfalia, l’expérience est d’abord vécue comme un jeu. Puis septembre arrive, l’école recommence et, avec les nuits qui rafraîchissent, le jeu devient de moins en moins amusant. Surtout que le garçon ne doit révéler à personne, pas même à ses meilleurs amis, l’endroit où il vit sans courir le risque d’être placé en famille d’accueil. Quand son jeu télévisé préféré lance des auditions pour produire une édition «jeunes», le garçon plonge à corps perdu dans cette porte de sortie inespérée, prêt à tout pour remporter le gros lot.


Certains titres te tentent, toi aussi? Dis-moi tout!

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24 commentaires

  1. Pour l'instant, je cherche plutôt des titres pour Mai en nouvelles ... Alors peut-être que le Manuel à l'usage des femmes de ménage va me tenter !

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    1. Ah oui, bonne idée! Ça vient vite, hein! Je l'ai mis dans ma pile pour Mai en nouvelles. Il est assez costaud...

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  2. la couverture du Nielsen est bien plus jolie chez vous ...

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    1. Je suis d'accord avec toi! Par contre, pour "Les optimistes meurent en premier", "Nous sommes tous faits de molécules" et "Moi, Ambrose, roi du Scrabble", les éditions Hélium avaient fait, à mon goût, un plus beau travail!

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  3. Isabelle Arsenault bien sûr! je l'attends avec beaucoup d'impatience! Le Nielsen (le titre est différent en France) et le Hassinger sont dans ma pal :) Et Cotton County est en haut de ma liste d'envies forcément!

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    1. Comme toi, j'attends toujours un nouvel album d'Isabelle Arsenault avec une grande impatience. Tant de beauté et de sensibilité toujours rassemblées en un seul album, c'est fort!

      Je viens de voir le titre français du dernier Nielsen... que je préfère! "Partis sans laisser d’adresse" n'a pas du tout la même résonance que "Sans domicile fixe".

      Pour "Cotton County", je pense qu'il est difficile de le contourner!

      T'es qui, toi, «unknown», qui a déjà dans sa pal le Nielsen et le Hassinger??!

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    2. Mes échappées livresques29 avril 2019 à 02:09

      C'est Céline ;) ça bug on dirait quand je te laisse des messages...

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    3. Bon, enfin, tu es démasquée! Bizarre, ce bug. Au moins, je saurai à qui j'ai affaire, dorénavant!!!

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  4. J'avais déjà noté le Taylor Brown. Les autres ne me tentent pas plus que ça. La crue pourrait, mais ça dépend quelle tournure prend l'histoire. Je vais attendre des avis.

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    1. Le roman de Taylor Brown semble pas mal du tout. Avais-tu lu "La poudre et la cendre"? Je ne me souviens plus...

      Pour "La crue", ça reste à voir. Moi aussi, ça dépend de la tournure!

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    2. Non pas lu! C'était bien?

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    3. Je demandais, justement parce que je ne l'ai pas lu, moi non plus...

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  5. Un nouveau Isabelle Arsenault? Il me le faut!!! (Et en plus, ça rime!)

    Perso, j'ai repéré Nous sommes à la lisière de Caroline Laroche (Gallimard), 176 pages, neufs nouvelles animalières.

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    1. Pas le choix, ça rime! J'ai comme l'impression que chacun de ses albums sont attendus impatiemment.

      Comme je le disais dans un autre commentaire, il est intriguant, ce recueil de Caroline Laroche, tout rempli d'animaux!

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  6. Je n'avais jamais entendu parler de l'histoire du suicide d'Evelyn McHale, j'ai envie de lire le livre maintenant.

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    1. Avoue que c'est fort intriguant. Un roman choral, en plus. Celui-là, il me le faut absolument!

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  7. Je ne m'en souviens pas mais tu avais lu le livre de Lucia Berlin Manuel à l’usage des femmes de ménage? Moi oui, je n'en garde pas un souvenir très fort mais juste un bon moment de lecture sans plus.

    Ce nouveau Isabelle Arsenault me fait déjà de l'oeil!

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    1. Non, je n'ai pas encore lu le livre de Lucia Berlin. Je le garde pour Mai en nouvelles. Les avis lus sont très tranchés. Hâte de me faire ma propre idée. J'espère qu'il en vaut la peine, quand même, parce qu'il est assez touffu merci!

      Je sais que tu aimes Isabelle Arsenault, toi aussi. On sera donc au moins deux au rendez-vous!

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  8. C'est sur le thème du féminisme j'ai l'impression que tu as fabriqué ta liste ! J'ai vu pas mal de livres qui pourraient me tenter, surtout l'histoire de la photographie du plus beau cliché du monde. J'ai pu brièvement l'étudier lors de mes études d'arts et cette photo m'avait laissé une impression obscure, étrange et fascinante.

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    1. Thème du féminisme? Je n'avais pas vu ça sous cet angle. Mais, à y regarder de plus près... disons que les femmes sont bien représentées.

      De mon côté, je n'avais jamais eu vent de l'histoire de cette photo. Après avoir lu la quatrième, je suis fort intriguée. De découvrir, aussi, comment la photo a carrément été «exploitée»... Troublant.

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  9. Je ne ferai une bonne épouse pour personne m'intrigue. Jamais entendu parler de cette photo.
    La crue pourquoi pas.
    Et lsabelle Arsenault bien sûr (découverte sur ton blog d'ailleurs ;-)

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    1. Il est fort intriguant, en effet, ce "Je ne ferai une bonne épouse". Tricoter un roman choral à partir d'une photo est, ma foi, une excellente prémisse. Reste à voir comment ça tient la route...

      Pour "La crue", il s'en vient chez moi. Bien curieuse de lire ça.

      lsabelle Arsenault? Toujours une valeur sûre. Jamais déçue.

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  10. Je retiens l'album d'Isabelle Arseneault et celui sur la photo bizarre !

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    1. On n'est sur la même longueur d'ondes! Ce sont les deux que j'ai le plus hâte de découvrir!

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