Je ne ferai une bonne épouse pour personne · Nadia Busato

mercredi, juillet 03, 2019


Le matin du 1er mai 1947, Evelyn Francis McHale, une jeune comptable de 23 ans, enjambe la rampe du 86e étage de l’Empire State Building et se jette dans le vide. Elle s’écrase sur le toit de la Cadillac d’un diplomate des Nations unies. Quatre minutes plus tard, Robert Wiles, un étudiant en photographie, prend une photo. Cette photo paraîtra dans le numéro 147 du magazine Life.

À partir de cette photo, considérée comme l’une des plus emblématiques du 20e siècle, Nadia Busato reconstitue des fragments de la vie d’Evelyn, mais pas que. Dans ce roman choral, dix personnes prennent la parole, dont Evelyn même. Parmi eux: sa mère dépressive, qui quitta le nid familial après la naissance de son septième enfant; sa sœur aînée, celle à qui revient la pénible tâche didentifier le corps et dexécuter les dernières volontés d’Evelyn; le fiancé, hanté à jamais par un sentiment de culpabilité; une camarade rencontrée dans la Women’s Army Corps. Des témoins prennent aussi la parole: un agent de police qui réglait la circulation à proximité de l’immeuble, le photographe qui a pris la fameuse photo. Deux autres suicidés de l’Empire State Building, dont un suicide raté, ont aussi voix au chapitre. Sans compter un chapitre dans lequel les rédacteurs de Life se questionnent sur l’éthique de publier la photo de Robert Wiles.

La table est mise. Le hic, c’est que je me demande pourquoi certains convives ont été invités... 

Certains chapitres m’ont fait un effet boeuf. Ça a été le cas du premier, celui dans lequel la mère d’Evelyn prépare un millième repas et manipule une langue de… bœuf. Là, je me dis : «Attends une minute, là. Ça sort d’où, et ça mène où?» J’ai repris ma lecture du début et là, j’ai compris! Par le biais de cette langue transpire toute la lassitude quotidienne d’une femme dépressive, son confinement dans un rôle social et familial qu’elle exècre. C’est fort et habilement rendu.

Un autre chapitre présente Elvita Adams et son suicide manqué. Cette afro-américaine sans emploi vit avec sa vieille mère et un tapon de chats dans un appartement insalubre du Bronx. Menacées d’éviction, mère et fille sont sur la corde raide. La mère décide d’abandonner sa fille et de rejoindre une vague cousine dans le Maine. En 1979, Elvita tente de s’enlever la vie en sautant de l’Empire State Building. Elle rate son coup et se retrouve avec une hanche cassée. Le tapon de chats, lui?! Que lui est-il arrivé? J’aurais aimé savoir, moi!

D’autres chapitres m’ont laissé perplexes. Pertinents? Je me le demande. L'interrogatoire du photographe au poste de police? Bof… Les rédacteurs de Life? Je m’en serais passée.

Malgré quelques phrases chocs, le style parfois trop recherché ne m’a pas particulièrement emballée. Des dialogues empesés, des phrases qui n’en finissent plus de finir. Le tout manquait souvent de fluidité.

Nadia Busato ne porte aucun jugement. Observatrice sensible, elle montre, détaille et restitue les faits. Beaucoup de faits, au demeurant passionnants, mais dont le ton journalistique peut agacer dans un ouvrage de fiction.

L’Empire State Building, depuis sa construction, a connu seulement trente-six suicides (la tour Eiffel, avec un chiffre de trois cent soixante, détient le record mondial), dont dix-sept de la terrasse panoramique du 86e étage. Le premier fut celui d’un ouvrier du chantier qui, peu avant l’inauguration, se jeta du dernier étage. Evelyn fut la douzième victime. […] Le dernier cas remonte à 2010: un étudiant de Yale âgé de vingt-trois ans.

Savais-tu ça, toi? Moi, je l’ai appris.

Certes, le sujet peut sembler déprimant, sombre, voire morbide. Reste que le portrait social est peint avec beaucoup de justesse et que certains passages portent à la réflexion.

Vue de l’extérieur, la vie des autres nous semble d’un lustre parfait. Il faut faire un effort pour y déceler les arêtes et les brèches. C’est inévitable, le sens du malheur des autres nous échappe. Il se dissimule dans les plus imperceptibles de la surface lisse et veloutée du quotidien, lequel préfère nous guider prudemment vers l’essentiel. L’inquiétude, la noirceur, l’effilochement des certitudes restent cachés, échappent à la lumière qui – comme sur la photo – est la seule à retenir notre attention. Nous ne voyons le monde que s’il y a de la lumière. Et pourtant, nous existons aussi dans le noir, et même dans la mort.

Peu importe le talent de celui qui écrit, les mots n’ont de pouvoir que lorsqu’ils font résonner la vie, la réalité, le concret.

Un premier roman certes original, mais qui n’est pas exempt de défauts, dont celui de mélanger trop d’éléments disparates et de ratisser un peu trop large à mon goût. Une lecture en montagnes russes, avec plus de hauts que de bas. Au final, je resterai fortement marquée par tous ces morts et… par une certaine langue de bœuf!

Je ne ferai une bonne épouse pour personne, Nadia Busato, trad. Karine Degliame-OKeeffe, Quai Voltaire, 272 pages, 2019.

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16 commentaires

  1. Malgré tes réserves, je pense que cette histoire pourrait me plaire. En fait, j'aime généralement quand un auteur s'empare d'un faits divers et le décline à sa façon.
    J'avais particulièrement apprécié "Est-ce ainsi que les femmes meurent? " de Didier Decoin, par exemple.

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    1. Malgré mes «quelques» réserves, c'est une histoire qui, oui, pourrait fort te plaire. Comme toi, j'apprécie ces faits divers déclinés, surtout lorsque plusieurs points de vue sont exprimés.

      La belle affaire: je viens, grâce à toi, de commander "Est-ce ainsi que les femmes meurent?". Merci, mister!

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  2. C'est mieux d'être marquée par la langue de bœuf que par la langue de bois! ^^

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  3. Trois cent soixante pour la Tour Eiffel!?

    J'adore l'expression Langue de boeuf :-)

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    1. Des chiffres étonnants, non?!

      Depuis cette lecture, je ne cesse de croiser, à l'épicerie, de grosses langues. C'est plus fort que moi, je dois toucher. Heureusement, le papier plastique qui les recouvre m'empêcher de lever le coeur. Je n'arrive pas à m'imaginer cuisiner ça!

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  4. Le premier chapitre m'a beaucoup marquée aussi : j'ai tout de suite pensé que c'était excellent et si le reste du livre suivait, j'allais me régaler ... mais ce ne fut pas le cas. Comme tu le dis bien, certains sont clairement inutiles. Et, au final, je reste sur ma faim concernant Evelyn, comme si, malgré tous ces nombreux points de vue, je ne savais toujours rien sur elle ...

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    1. C'est vrai qu'au final, on en apprend bien peu sur Evelyn. Malgré son côté inégal, ce roman me reste en tête! Certains chapitres sont tellement forts qu'il m'est impossible de les oublier!

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  5. Bon bon bon j'aimais bien le titre mais du coup je suis moins tentée...

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    1. Il ne faut pas être moins tenté, voyons! L'idée, au demeurant bien trouvée, et son traitement en valent tout de même le détour. Même si l'ensemble est inégal, certaines parties sont extrêmement fortes. Assez pour ne pas passer son chemin!

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    2. Oui mais j'ai tant de bonnes idées de lectures qui s'empilent !

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    3. Dans ce cas, c'est une raison suffisante pour passer son chemin! En v'la un qui, au final, n'est pas indispensable!

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  6. ah oui je me souviens de ton intérêt pour ce livre. Y a quand même pas mal de bémols, non ?

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    1. Oui, quelques bémols, mais au final, l'ensemble vaut vraiment le détour. Quelques semaines après l'avoir lu, j'y pense encore pas mal...

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  7. Et bien, malgré tes réserves, tes bémols et pour la langue de bœuf, je note ce titre !

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    1. Bien joué. J'espère que, si tu le lis, tu y trouveras autant d'intérêt et de richesses que moi, mais moins de bémols!

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