Chienne · Marie-Pier Lafontaine

jeudi, septembre 19, 2019


Il y a des livres dont on ne sait par quel bout les prendre. Chienne m’a fait cet effet. Ce récit, à peine paru, fait déjà énormément jaser. Cette première autofiction, signée Marie-Pier Lafontaine, vient du plus profond des tripes. Je ne me souviens pas avoir lu des mots aussi durs, crus, violents. Le fait qu’il s’agisse d’une autofiction écrite par fragments renforce l’effet de lecture. Aucune pause, aucun temps mort. L’horreur brute est là, à chaque page, et jusqu’entre les pages.

Nous étions, ma sœur et moi, les victimes parfaites pour mon père. Nous avions toutes deux un vagin.

Le père voulait enfoncer son excroissance au fond de nos gorges. Il la rentrerait jusqu’à la glotte. Le jeu consisterait à nous étrangler sans que nous vomissions. Il adorerait tapisser nos bouches de sperme visqueux. Par chance, la mère lui interdit de nous violer.

Impossible de rester de marbre devant de tels mots. Du début à la fin, le malaise est là, se diffuse brutalement, frontalement. 114 pages pour décrire l’inceste, l’enfance détruite de deux petites soeurs, l’horreur et le sadisme à l’état pur. Le style cru de Marie-Pier Lafontaine rend compte d’une grande maîtrise. Dans un monde utopiste, les mots de Marie-Pier Lafontaine n’existeraient pas, parce que des estis de gros cochons pervers n’existeraient pas non plus. Mais la réalité étant ce qu’elle est…


Maintenant…
Je me questionne…
Je peux comprendre ce qui sous-tend l’envie de publier une telle charge de mots. Écriture thérapeutique. Dénonciation. Cri libérateur. On a affaire ici à un véritable réquisitoire, un règlement de comptes familial. Mais qu’en est-il du lecteur? Pour quelles raisons souhaite-t-il lire ce genre de récit autofictif – celui-ci ou un autre de même nature? Qu’espère-t-il en retirer? Un désir de comprendre? Une forme de voyeurisme?

À quoi bon écrire chaque épisode, chaque violence, chaque soumission. Jamais personne ne pourra comprendre ce que c’était de grandir sous le même toit que cet animal. Et même si j’avais des photos à montrer et des enregistrements vidéo et d’autres photos encore, il faut l’avoir vécu dans son corps pour comprendre. Je fais partie des éclopées. De ces gens qui ont expérimenté au plus près du cœur la déchirure du monde. Je ne crois en rien si ce n’est en la capacité des hommes à détruire.

J’ai envie de rétorquer :
À quoi bon lire chaque épisode, chaque violence, chaque soumission si jamais personne ne pourra comprendre ce que c’était de grandir sous le même toit que cet animal.

Je n’ai pas de réponses…

Outre les indéniables qualités littéraires de ce récit et l’essence d’un vécu traumatisant démystifiée, quelque chose m’a agacée: l’impression d’un ressassement ad nauseam. Il est question du père, de la mère, de la grand-mère, de la sœur et de la narratrice. Pourtant, la famille se compose de plusieurs enfants. Outre un grand frère, jamais on n’entend parler des autres. Comme s’ils n’existaient pas. 

Irais-je jusqu’à évoquer une forme de «complaisance»? Je mets le mot entre guillemets, car si une féministe agressive passe par ici, je vais me faire ramasser d’aplomb. Tout ce que je tente de décortiquer, c’est mon ressenti de lecture tout personnel. C’est ce qui m’est venu à l’esprit en tournant la dernière page, ressenti renforcé par ces mots:

Ce désir inavouable, paradoxal, que jamais je n’aille mieux. Que les douleurs ne s’éteignent pas. Que la peur persiste dans ma chair, mes os. […] Je voudrais encore plus de cicatrices. Encore plus de traces de peau décolorée que jamais plus aucun rayon de soleil ne pourrait foncer. Je voudrais que l’on me croie.  

Une reconstruction est-elle envisageable? Une quelconque forme de résilience est-elle possible? Je l’ignore. Mais j’aurais souhaité pourvoir sentir qu’une telle perspective soit à tout le moins envisageable.

Un texte d’une puissance douloureuse, dérangeante, dont on ne sort pas indemne.

Chienne, Marie-Pier Lafontaine, Héliotrope, 114 pages, 2019.

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18 commentaires

  1. oops ! c'est dur! j'ai lu déjà un récit sur l'inceste mais il n'était pas abordé de la même manière. La résilience vient si on aide à un moment donné la personne, si on l'aide à voir la lumière au bout du tunnel - si personne ne l'a jamais aidée et si on a nié ce qui lui est arrivé (elle dit à la fin que personne ne la croit) alors c'est terrible. Pour moi, elle a écrit ce texte pour crier sa vérité. En ce qui concerne les autres frères et sœurs - pour travailler un peu dans ce monde-là, les parents abusifs (violences physiques,mentales, inceste ou même délaissement) peuvent l'être avec un seul enfant ou plusieurs de la fratrie et laisser les autres tranquilles. Je me souviens de plusieurs enfants tués par leurs parents (Marina, Fiona..) elles avaient toutes des frères et sœurs qui ne subissaient aucune violence.... Petite question : tu connaissais le sujet avant de le lire ?

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    1. Oui, je connaissais le sujet avant ma lecture.

      Entre fiction et autofiction, il y a un grand fossé. Je pense que mon malaise vient de là...

      Je comprends ce que tu dis à propos de la fratrie. Mais entre passer sous silence leur existence et les évoquer en précisant qu'ils n'avaient pas subi de sévisses, il y a une marge.

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    2. oui tu as raison ! sur un tout autre sujet, c'était pareil quand j'ai lu l'autobiographie de Evelyne Pisier qui avait choisi de rayer tout simplement de la carte sa soeur Marie-Françoise Pisier (une grande actrice française). Du coup, elle expliquait le pourquoi à la fin dans le prologue. J'aurais préféré le savoir dès le début afin de ne pas me poser la question pendant tout le récit ! bon le malaise est passé depuis ?

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    3. Il me semble bien que je me souviens de cette lecture. Tu m'avais parler de ton agacement et je voyais ce que tu voulais dire.

      Oui, le malaise est passé depuis! Reste qu'avec le recul, je confirme qu'il y a de quoi là: un texte fort et nécessaire pour plusieurs.

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  2. J'ai du mal avec ce genre de récit...
    Je ne sais jamais où me situer, ce que je dois penser: "la pauvre" ou " elle ne devrait pas étaler son trauma comme ça..." franchement je ne sais pas. Je suis totalement convaincue que l'écriture libère et sauve. Mais que faire avec ce genre d'écrits? Les garder pour soi, les publier? Pourquoi?

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    1. Tu me voles les mots de la bouche.

      Je pèse le pour et le contre et je n'arrive pas à trancher!

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  3. Bon, pas tentée, bien qu'en général, les termes "dérangeants", ou "puissance", me convainquent assez facilement... Mais tes bémols sur la dimension "complaisante" (avant même que tu l'énonces, c'est exactement le terme qui m'est venu à l'esprit à la lecture de ton billet !) me retiennent. Et puis j'ai l'impression que ce qui t'interroges au final, c'est l'utilité littéraire de ce texte, non ?

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    1. Pareillement pour les termes. C'est d'ailleurs à cause d'eux, lus ailleurs, que j'ai eu envie de découvrir ce récit.

      Si tu as vu de la complaisance rien qu'à partir de ces courts extraits, c'est dire que je ne suis pas tant dans le champs de penser ainsi!

      Tu as mis le doigt sur ma principale interrogation: l'utilité littéraire. À quoi je n'arrive pas à trouver de réponses convaincantes...

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  4. Je me pose la même question que toi, quelle est l'utilité littéraire d'un tel texte. Il dénonce, certes, c'est important, certes, mais... je me sens toujours mal à l'aise avec ce genre de texte. Pourquoi le lire ? Par voyeurisme ? Y a un peu de ça me semble-t-il. Les mots sont très crus, l'extrait cité m'éloigne définitivement de ce texte.

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    1. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus: oui, quelle est l'utilité littéraire d'un tel texte, tant pour celui qui l'écrit que pour celui qui le lit.

      En même temps, la littérature n'a pas pour fonction d'être utile...

      Je cogite et doute!

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  5. Réponses
    1. Je comprends ton hésitation... As-tu vraiment envie de lire ce genre de récit?

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  6. La littérature n'a pas pour fonction d'être utile. L'art n'a pas de visée pratique, si la question que l'on se pose en lisant un livre est "à quoi ça sert ? " alors on est à côté. La littérature ne sert pas, elle vise : elle vise à dénoncer, à partager, à sauver, à nommer. Elle est l'endroit du monde où il peut se dire et être compris par qui parle et lit la même langue. Voilà la fonction de la littérature : donner à voir, à sentir, à s'horrifier, elle représente le réel et par son filtre permet l'identification par exemple ou l'indignation. C'est déjà beaucoup. Si ce texte vous dérange c'est déjà beaucoup. La littérature n'a pas pour fonction de plaire. Elle peut, lorsqu'elle est puissante, mettre mal à l'aise, donner envie de vomir. Ce roman en cela, est tout ce que la litterature peut : il perturbe, il choque, il donne courage sûrement, il sauve. Vous parlez de résilience en vous demandant où elle est dans ce texte. C'est le texte même qui est la forme la plus partageable de la résilience. Dire = survivre. Écrire = agir. Publier = dénoncer. Et ce texte, pour moi, temoigne aussi de cela : il faut survivre pour dire et il faut écrire pour dénoncer et pour partager. L'experience inhumaine ici trouve sa forme humaine puisque, et c'est toute la force de l'autrice je trouve : elle a réussi (par quel miracle, par quelle puissance, par quel talent) à la rendre communicable. Ce livre est un livre de la force et il peut donner de la force. Il donne envie de lire encore, d'écrire soi-même, de se battre, de s'en tirer. Ce livre est l'exemple même de la légitimité littéraire : il nous dit "la déchirure du monde". De quoi d'autre peut traiter la littérature, et à quoi d'autre peut-elle être utile qu'à trouver les mots pour rendre compte du déchiré, du déchirable, chez les hommes et les femmes ?

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    1. La littérature n'a pas pour fonction d'être utile? Pour moi, elle l'est, dans la mesure où elle sert à ébranler mes assises, à ouvrir mes horizons, à m'apporter de nouveaux points de vue, à me bousculer, à m'ébranler. Les meilleurs oeuvres que j'ai lues m'ont fait grandir et évoluer.

      "Chienne" est une oeuvre puissante, extrêmement forte, qui m'a horrifiée, bouleversée. Par les mots choisis, les images qui en émergent, la forme même, cette oeuvre est unique.

      Après, tout est une question d'affinités. Je préfère les mots qui ouvrent vers un ailleurs (qu'il soit tragique ou moins nuageux), plutôt que ceux qui tournent en rond.

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  7. Auto fiction et horreur brute, cela me suffit pour passer. Tu parles d'écriture thérapeutique en plus, je ne lis pas pour remplacer un psy. La distance est ce qui permet de comprendre ou de réfléchir, d'analyser. Moi, quand on crie, je ne comprends rien.

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    1. Écriture thérapeutique avec un point d'interrogation!

      Je plussoie: quand on crie, je ne comprends rien.

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