Un livre de martyrs américains · Joyce Carol Oates

dimanche, décembre 15, 2019


Quand je lis un roman de Joyce Carol Oates, j’ai toujours l’impression de prendre le pouls de l’Amérique, d’avoir une vue d’ensemble sur ses côtés les plus sombres. On dira ce qu’on voudra, qu’on aime ou non, Joyce Carol Oates est une figure incontournable dans le paysage des lettres américaines. À 81 ans, elle a publié près de 60 romans. Et pas que des petits. Les pavés de plus de 800 pages, il y en a plusieurs, dont ce Livre de martyrs américains, l’un de ses grands, très grands romans.

Dans une petite ville de l’Ohio, le matin du 2 novembre 1999, le «soldat de Dieu» et militant anti-avortement Luther Dunphy tire à bout portant sur le docteur Augustus Voorhees et sur son assistant, Timothy Barron, devant une clinique d’avortement. Luther Dunphy n’a pas agi impulsivement. C’est Dieu qui lui a demandé d’agir. Luther Dunphy a sauvé de la mort des milliers d’enfants à naître. Qu’est-ce que la mort de deux hommes, en comparaison? Luther Dunphy sait ce qui l’attend. Sa condamnation sera son prix à payer.

Ça, ce sont les grandes lignes du roman. Mais le plus intéressant reste à venir. À travers Un livre de martyrs américains, Oates s’intéresse plus particulièrement à la désintégration des deux familles touchées de près par ce meurtre – deux femmes ayant perdu leur mari, des enfants ayant perdu leur père. Elle se penche plus spécifiquement sur Dawn, la fille de Dunphy, devenue une boxeuse professionnelle, et sur Naomi, la fille du médecin, qui deviendra documentariste et se consacrera aux archives de son père.

Même si tout oppose ces deux familles –  l’une est démocrate, athée, cultivée et bien nantie, l’autre de milieu modeste, croyante et ultra-conservatrice –, elles partagent un même sort et subissent les mêmes déchirements. Malgré les divisions causées par les idéologies et les convictions, elles ont plusieurs similitudes.

Oates dissèque ses personnages et leurs états d’âme avec une précision qui force l’admiration. Elle se montre à la fois critique et empathique, rejette d’un revers de la main l’hypocrisie et les faux-semblants. Elle ne tombe pas dans le piège de lancer de simples arguments moraux. Aucun jugement, ici, aucune caricature. Jamais elle ne démonise Luther Dunphy, de la même façon qu’elle n’angélise aucunement Augustus Voorhees. Elle présente avec la même absence de parti pris ces deux hommes si opposés – dans leur vie, leurs principes et leur morale.

Au cœur du roman, l’avortement aux États-Unis, les idéologiques qui s’opposent, la violence, l’intégrisme religieux, les droits des femmes, le port des armes à feu, la peine capitale. Le programme est vaste et chaque page vaut son pesant d’or.

Un grand roman, à la portée large, dont la dernière scène vaut à elle seule tous les chapitres précédents. J’en suis sortie sonnée, pantoise, bouleversée.

Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates, trad. Claude Seban, Philippe Rey, 864 pages, 2019.
★★★★

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30 commentaires

  1. Un grand Oates, en somme. Il me fait terriblement envie ; chaque fois que je le vois, je le soupèse... mais je sais qu'un jour je le lirai...

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    1. Oh, de la belle visite! Il y avait longtemps.

      Il pèse son poids, ce roman. Il y a longtemps qu'un roman de Oates n'avait pas ratissé si large...

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  2. Je n'ai toujours pas lu un seul livre de cette auteure… Je sens que je vais me faire taper sur les doigts!

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    1. Je ne tape jamais sur les doigts (sauf ceux de mon ado!) Il y a tant et tant d'auteur(e)s que je n'ai pas lus... C'est infini et ça ne finira jamais! (Mais Oates, quand même...!)

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    2. On en est tous là, je sais, avec cette multitude de bons auteurs. (Bon ça suffit, j'ai suffisamment honte comme ça!…)

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    3. Hourra, je viens d'acquérir La fille du fossoyeur! Mais bon, c'est un pavé, je ne sais du tout quand j'aurai le temps de le lire...

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    4. Hourra! Un pas dans la bonne direction. Pour le reste, ça viendra quand ça viendra!

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  3. Il a quelques années, j'avais décidé de lire tous les romans et nouvelles de Joyce Carol Oates par ordre chronologique, mais je suis bloquée en 1981, avec un roman qui n'a pas convaincu beaucoup de monde, "Angel of light". Du coup, je me dis que je devrais reprendre le challenge en lisant ses écrits actuels, et ta chronique me pousse à le faire.

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    1. Que d'ambition! Tous ses romans et nouvelles... L'ordre chronologique donne sacrément envie.

      Tiens, je ne connais pas "Angel of light" et je viens de voir qu'il n'a jamais été traduit. Bloquée en 1981! C'est dommage... Forcément, dans cette production monumentale, il y a des fruits moins mûrs.

      Ce n'est pas bête non plus de faire le chemin inverse et de «débloquer» en partant du plus récent... Son dernier roman est phénoménal. Pour débloquer, ça marcherait du tonnerre!

      Dis-moi, parmi ses premiers ouvrages (romans et/ou recueils de nouvelles), lesquels t'ont le plus marquée?

      P.S. (J'adore Oates, mais ses romans gothiques, ça n'a jamais passé...)

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    2. Son premier cycle de quatre romans est vraiment intéressant - d'ailleurs ce sont les seuls qui ont été réédités du passé: "A garden of earthy delights", "Expensive people", "Them" et "Wonderland". Ses premiers recueils de nouvelles sont très bien aussi, on voit de suite qu'elle excelle dans le genre.
      Je trouve que ses écrits des années 70 sont marqués par une certaine écriture automatique: les personnages expriment tout ce qu'ils pensent, avec peu de ponctuation et de paragraphes et c'est assez pénible à lire. Et donc "Bellefleur" en 1980 a vraiment été un soulagement: j'ai retrouvé l'auteur que je connaissais de romans plus récents même si ça reste encore un peu marqué par un foisonnement certain. Ce n'est pas pour rien qu'il a été traduit en français, mais il fait effectivement partie des romans gothiques.

      A vrai dire, en discuter avec toi, me redonne un nouvel élan: je remets "Angel of light" sur le haut de la pile, en me disant que je l'abandonnerai s'il est vraiment trop ennuyeux. Et puis de toutes façons, je n'ai pas de délai.

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    3. Désolée pour ce délai! J'ai été submergé par le travail et le blogue en a fortement souffert...

      C'est toi qui m'apprend que cette tétralogie constitue ses premiers écrits. J'avais lu "Le pays des merveilles" et "Eux" sans savoir qu'ils faisaient partie d'un cycle. Je me souviens d'un choc de lecture, causé par un style plus «expérimental» de ce que je lisais d'habitude. C'était un défi à lire et ça me plaisait infiniment.
      Il faudrait que j'y revienne. À tout le moins pour lire le reste de cette tétralogie!

      Il est très inspirant, ton challenge sans délai... Je resterai aux aguets de sa progression.

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  4. Il me fait très, très, trèèèès envie! Mais je vais être sage (pour l'instant) et commencer par lire celui qu'il me reste dans ma pal (L'homme sans ombre).

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    1. J'étais trop curieuse, je suis allée lire le pitch de "L'homme sans ombre". L'amnésie, les neurosciences... Intriguant. Et un petit 400 pages qui se prend bien!

      J'admire ton côté raisonnable!

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  5. Elle écrit beaucoup de pavés, et du coup, ça ne me donne guère envie de me jeter dedans. J'avoue que la taille de ses livres m'effraie. Tu es pourtant pas mal convaincante. Il me faudrait une autre vie pour lire tous les gros livres qui me font envie mais qui demandent un long temps libre pour leur lecture.

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    1. Je comprends ton frein devant ses pavés. D'autant plus qu'on ne parle jamais de petits ou moyens pavés. Ils sont épais comme ça se peut pas. Mais il y a aussi d'excellents romans moins chronophages (300-400 pages) ou de petits romans, comme le troublant "Reflets en eau trouble". Bref, il y a de quoi faire.

      Je me réserve une grosse pile de pavés pour la retraite (si retraite il y a)!

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  6. Je l'avais déjà noté, je ne sais plus suite à quel billet .. J'aime Oates, même si sa foisonnante bibliographie compte certains titres qui m'ont déçue (et je suis très loin d'avoir tout lu...). Mais je ne peux pas m'empêcher d'y revenir régulièrement. Le dernier en date que j'ai lu, Petite sœur mon amour, m'a vraiment marquée...

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    1. Foisonnante bibliographie, c'est le moins qu'on puisse dire. À ma connaissance, à part Danielle Steel et Marie Higgins Clark, aucune auteure encore vivante n'a réussi à écrire autant.

      Comme toi, je suis loin d'avoir tout lu. Plusieurs titres m'ont déçue, ses romans gothiques surtout. Là, je ne récidiverai pas. Ce n'est juste pas pour moi.

      Mais quand j'ai aimé, j'ai aimé pas à peu près! "Petite sœur mon amour" était de ceux-là. "Daddy Love" aussi. Elle sait frapper fort, là où ça fait mal. Et maintenant, ce "livre de martyrs américains"... Une brique, dans tous les sens du terme. Ne fais pas juste le noter. Demande-le au père Noël!

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    2. Je n'y manquerai pas, sachant que je viens aussi d'ajouter L'homme de l'ombre à ma PAL !

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    3. J'en entends de plus en plus parler, de cet Homme de l'ombre... Intriguée je suis!

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  7. Voir Oates ici un vrai bonheur ! Tu penses bien que je le lirai.Je me le suis offert et je me le garde pour les vacances de Noël!

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    1. Et oui, un Oates de plus dans ma bibliothèque. Et c'en était tout un! Fort et percutant, avec un angle d'approche à la Oates, soit inattendu et original. Tu vas te régaler...

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  8. Mes échappées livresques17 décembre 2019 à 02:42

    Ah celui-ci, il est en haut de ma wishlist! J'espère que le Père Noel pensera à moi sinon j'irai moi-même en librairie ;)

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    1. Si le père Noël te néglige, il faudra prendre le taureau par les cornes!

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  9. J'ai pris un tel retard avec Oates... Il faut dire, on n'a pas idée de produire autant, non plus. J'en ai lus quelques-uns, moins en tout cas que ceux qui attendent toujours leur tour sur les étagères ou dans la liseuse.

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    1. Je sais bien... C'est quoi, cette idée de produire autant? Une année ne suffirait pas pour tout lire son oeuvre. Reste que parmi toute cette foisonnante production émerge quelques pépites rares. Ce roman en est une.

      Mais une chose à la fois: il faudrait d'abord commencer par vider tes étagères et ta liseuse!

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  10. 864 pages ? ah je ne savais pas que tu pouvais lire autant mais Oates forcément et en plus elle a réussi à te séduire à nouveau ! quand j'ai lu ton billet je croyais dur comme fer aux 5 étoiles.. tu me diras via FT pourquoi tu n'en as mis que 4 ?

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    1. Ben oui, je peux! Je ne lis pas aussi vite que toi, mais je lis tous les jours!

      Je deviens de plus en plus exigeante. Aussi, pour mérité un 5 étoiles, il ne faut aucun accroc. Ce qui est plutôt rare et surtout, hyper subjectif.

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  11. Il me tente enoooormenent mais alors quel pavé !! piouf il me fait très peur !

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    1. Certes, c'est du lourd, mais c'est un pavé prenant: les pages se dévorent! Tout ce qu'il faut, c'est un peu de temps et des poignets musclés!

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