Un poisson sur la lune · David Vann

lundi, février 17, 2020


On peux-tu se dire les vraies affaires? Lire un roman de David Vann n’est jamais une source de réjouissance. C’est lourd, anxiogène, déprimant. J’y reviens toujours, pourtant. Parce qu’il vise droit au centre de la cible. La noirceur qu’il dépeint aveugle par sa lucidité. Et pour moi, la lucidité n’a pas de prix.

Relations toxiques, noirceur poisseuse, suicide, violence, rage, armes omniprésentes. David Vann nage toujours dans le même étang. Le malaise généré par ses mots est suffocant. Ce Poisson sur la lune ne fait pas exception.

Jim Vann quitte la solitude de son Alaska pour un bref séjour en Californie. Le plan? Voir sa famille et être sauvé, sans trop y croire. Jim est déterminé. Il veut en finir.

Jim a trente-neuf ans et l’allure d’un vieillard. Deux divorces au compteur. Deux jeunes enfants. Des maux de tête constants. Le sexe obsédant. Dentiste par dépit, pêcheur professionnel déçu. Une faillite à lhorizon. Il est bien entouré, pourtant: une famille, des amis, un psy. Ça ne suffit pas. Rien ne saurait suffire. 

Il est terrible, ce roman. Il est terrible dans sa façon de décortiquer les rouages de la dépression: l’euphorie, la rage, l’apathie, le désespoir, la compulsion. Terrible dans la tension qu’il sous-tend. Ce n’est pas seulement le mal-être de Jim dont il est question. C’est aussi l’histoire d’une famille désemparée, dépassée, impuissante. David Vann bouscule. Il entre dans les intérieurs calfeutrés de lAmérique, explore le désarroi existentiel et les zones les plus noires de la conscience. Chaque fois, cest immanquable, j’en redemande une dose de plus.

Ces gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas?

Peut-on penser au suicide quand on doit se préoccuper chaque jour de trouver à manger?

Un poisson sur la lune, David Vann, trad. Laura Derajinski, Gallmeister, 288 pages, 2019.
★★★

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30 commentaires

  1. Je l'ai lu l'année dernière et il m'avait laissé un sentiment de malaise extrêmement fort. Il n'a pas son pareil pour bousculer, David Vann. Et pourtant, comme toi j'y reviens encore et toujours.

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    1. Nous sommes sur la même longueur d'ondes.

      Coudonc, on es-tu maso à ce point-là pour en redemander?!

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  2. Celui-ci (et quelques autres aussi de l'auteur) patientent toujours sagement. Mais s'il fallait que j'en sorte un, je pense que ce serait celui-là, en priorité.

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    1. S'il fallait... Ça ne doit pas être une torture, mon cher!

      Reste que ce titre est, à mon avis, un bon début pour plonger. D'autant plus qu'il y a des moments hilarants (parce que tellement extrêmes; surtout dans certains dialogues). C'était la première fois que je riais à ce point en lisant Vann. Ça change!

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    2. C'est même plutôt troublant...

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  3. Bizarrement, je n'ai pas été aussi enthousiaste que toi sur ce coup-là. Je n'ai pas réussi à être emportée par le personnage.

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    1. Y'a rien de bizarre là-dedans, miss. Avec Vann, et avec ce roman en particulier, ça passe ou ça casse.

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  4. Pas prête pour le lire ! d'ailleurs si "Sukkwan Island" que j'ai adoré m'a laissé un souvenir incroyable, j'ai détesté les premières pages de "Impurs" (d'ailleurs "Aquarium", quand j'y repense, bof..).
    Au suivant !

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    1. "Sukkwan Island", le premier lu, le premier choc, et "Désolations" demeurent mes préférés de Vann. Vient ensuite "Impurs". Je l'ai abandonné après quelques pages. Mais j'ai récidivé et... la troisième fois a été la bonne! Résultat: coup de coeur. C'est bien pour dire, hein?! Par contre, "Aquarium" n'a pas passé le test des deux tentatives. S'il y a une troisième fois, elle sera peut-être la bonne! Tout ça pour dire que ce "Poisson sur le lune" est dans mes goûts et il risquerait fort de te plaire. Je dis ça, je dis rien!

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    2. Ah tiens, chez moi aussi, ce sont Sukkwan Island et Désolations qui restent en tête chez cet auteur.

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    3. Je les trouve particulièrement difficile à surpasser. Ils sont tellement, mais tellement marquants...

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  5. C'est amusant mon fils me parlait de ce livre hier. Et nous avons évoqué David Vann et quels sentiments ses romans nous procuraient. Je l'ai rencontré il y a quelques années (David Vann bien sûr, mon fils se prénommant aussi David, lui, je le rencontre régulièrement...) et il est aussi solaire que ses livres sont noirs. Mais surtout je me souviens qu'il avait dit qu'il allait bientôt arrêter de parler de sa famille pour écrire des choses plus lumineuses. Et bien que nenni, il continue à écrire sur lui et sa famille, d'autant plus que maintenant il la nomme et c'est toujours aussi sombre. Il vient d'en sortir un autre qui se trouve dans ma liseuse, mais peut-être faudrait-il que je lise celui-ci avant... Je ne fais pas partie des fans de cet auteur, j'avais été aussi écoeurée que fascinée par Sukwan Island, mais j'y reviens régulièrement. Mon préféré de l'auteur reste pour l'instant Désolations, parce qu'il n'est pas morbide.
    Et bien dis donc, je vais arrêter là, mon laïus, parce que tu vas faire une overdose !

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    1. Des laïus comme ça, je pourrais en prendre encore et encore.

      D'abord j'apprends que tu as un fils, et qu'il s'appelle David. En plus, il lit du David Vann. Eh ben, ça fait beaucoup en peu de mots! Dis-moi, il a quel âge? Tu l'as eu jeune? Tu m'apparaît comme une petite jeunette, toi! C'est trop bien de pouvoir lire le même roman et d'en discuter avec son grand. Le jour que mon ado lira un livre, je serais sans doute six pieds sous terre!

      Ça me rassure de savoir que David (Vann, pas ton David) est aussi solaire que ses livres sont noirs. N'empêche, malgré ses bonnes intentions, je crains qu'il arrive pas à sortir de sa zone de confort. Je lui souhaite, mais j'ai des doutes.

      Comme toi, j'ai adoré "Désolations". Comme je l'écrivais à Virginie, "Sukkwan Island" et "Désolations" demeurent mes préférés de Vann. Et ce "Poisson dans la lune". C'est la première fois que je riais en lisant du Vann. J'ignore si c'était volontaire de sa part ou si c'est ma santé mentale qui est défaillante...

      Je dirais aussi que ce "Poisson dans la lune" n'a pas un côté aussi morbide que dans ""Sukkwan Island" et "Impurs", et ce, malgré la noirceur du sujet (toujours le même sujet, en fait).

      Vivement un prochain laïus! (Dommage que tu habites si loin)

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  6. Mes échappées livresques18 février 2020 à 00:54

    Ayant adoré Sukkwan island et Aquarium, je compte bien poursuivre ma découverte de cet auteur dont j'apprécie beaucoup l'univers, j'ai encore pas mal de retard à combler!

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    1. Si tu as adoré Sukkwan Island et Aquarium, ça devrait réellement le faire avec les autres, particulièrement celui-ci.

      Pour ma part, je dois reprendre, pour une troisième tentative, Aquarium. Fanny m'a convaincu de le finir!

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  7. avec ce roman j'ai retrouvé ce que j'aimais chez cet écrivain. Pourtant habitué à ses thématiques, j'ai été comme toi bousculé. C'est fort, puissant et terriblement humain. Je viens de m'acheter ses nouvelles dans la collection totem de Gallmaister...

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    1. J'ai également retrouvé ce que j'apprécie tant avec Vann. Je l'avais perdu en tentant de lire "Aquarium" et "L'obscure clarté de l'air". Je compte bien me procurer, comme toi, son recueil de nouvelles. Vann nouvelliste? Je suis très curieuse...

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  8. C'est autobiographique ce roman ou je me trompe? enfin, il parle de son père plutôt. J'ai lu Sukkwan Island, un choc évidemment, et plus tard, j'ai apprécié Aquarium, plus doux. Ce titre ne me dit rien qui vaille, mais j'ai plutôt en tête son recueil de nouvelles "Le bleu au-delà".

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    1. Tu as raison, c'est autobiographique, ou, à tout le moins, semi-autobiographique. Il y a beaucoup de la vie de son père et de sa famille, dans ce roman.

      Je veux lire aussi "Le bleu au-delà". En lisant le descriptif de la première nouvelle, j'ai eu l'impression de lire "Un poisson sur la lune". Si ce dernier ne te dit rien qui vaille, peut-être qu'avec un nouvelle, ça passera mieux!

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    2. J'ai acheté Le bleu au-delà! Si jamais tu craques, on peut en faire une LC? ce serait la première !

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    3. OUI! En mars ou en mai?

      Par contre, j'aimerais bien avoir ton ressenti sous forme de mots à joindre avec mon billet. Une lecture commune jusqu'au bout! Tu acceptes?

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    4. Bien sûr avec plaisir! peu importe pour moi tu sais bien :) en fonction de ton programme déjà établi. ça peut se faire en mars pour moi, pas de souci. On échangera via MP sur FB durant la LC? Chouette :)

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    5. OUI, on échangera via MP sur FB pendant. Je vais le chercher à la librairie ce week-end. Je te tiens au courant pour LE moment (sans doute fin mars).

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  9. j'ai lu deux livres de Vann, Sukkwan et son récit sur les armes (le titre m'échappe) - ah non et le troisième, son adaptation du mythe grec, zut le titre m'échappe! rien de morbide, enfin si elle tue ses enfants quand même... ce qui me gêne c'est qu'il en revient toujours au même sujet .. mais sinon, j'ai eu un échange avec l'auteur et il est très sympa !

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    1. Certes, il en revient toujours au même sujet. Il n'est pas le seul à naviguer constamment dans les mêmes eaux. Pourtant, chez certains auteurs, c'est ce qu'on apprécie, non?

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  10. J'ai lu Sukkvan Island, au moment de sa sortie, "comme tout le monde" j'ai envie de dire, et bien que l'ayant beaucoup aimé, je ne sais pas pourquoi je me suis mis en tête que l'auteur ne renouvellerait pas son exploit. C'est peut-être lié à la régularité de ses publications (est-il d'ailleurs régulier ? c'est peut-être là encore une fausse idée...) ou à la vague impression qu'il surfait sur son premier succès et continuait d'exploiter la même veine.. Toujours est-il que j'avais tout de même acheté Désolations, puis plus tard Aquarium, mais je ne les ai jamais considérés comme des titres à lire en priorité, je me suis même demandé à un moment si je n'allais pas les sortir de ma PAL. Heureusement, et comme tu sais, alléger ma PAL n'est pas vraiment dans mes mœurs (cela m'arrive parfois, mais c'est une torture et j'ai du mal à dépasser 3 à 4 "exclusions"), et là pour le coup, je vois que c'est tant mieux. Bref, je place Désolations sur le haut de ma pile (sous la quinzaine de titres qui la surplombent déjà !).
    Et je note bien sûr celui-ci (mais comment veux-tu que j'arrête de noter ?! Il faudrait que je cesse de venir entre autres par ici, et ça, c'est pâs possible, m'enfin !!)

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    1. Après "Sukkwan Island", tu fais bien de poursuivre avec "Désolations", son deuxième roman. Tu verras son évolution, même s'il n'en pas pas! Il nage toujours dans les mêmes eaux. Reste que c'est génial, je trouve, de lire un auteur dans le même ordre qu'il a écrit ses livres. Quand c'est possible, du moins.

      Difficile de renouveler l'exploit de "Sukkwan Island". C'est tellement un choc de lecture, ce roman... Après, c'est plus doux, quoique souvent épouvantable en même temps. "Désolations" et "Impurs" en sont de bons exemples. De mon côté, je dois récidiver avec "Aquarium". J'ai tenté le coup deux fois, sans succès. Je ne comprends pas pourquoi... Mais je persiste à vouloir le lire. Parce que c'est signé Vann, évidemment!

      Il faut arrêter de noter autant... (Non, mais, regarde qui parle. Je note un titre sur deux à chaque fois que je passe chez toi.)

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  11. pas toujours convaincue par les romans de David Vann : soit j'ai du mal, soit j'aime beaucoup, c'est du un sur deux ! celui-ci m'a l'air très sombre, brrrr

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    1. Je suis souvent partagée aussi. C'est sombre et délectable et j'aime, ou ça ne me parle pas du tout. Bizarre...

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