Et toujours les Forêts · Jonny Appleseed · Le bleu au-delà

dimanche, mai 10, 2020


Je tournais en rond comme un poisson dans son bocal. Il me fallait remodeler ma façon de faire pour avoir envie de revenir plus souvent sous la couette. Je pense avoir trouvé. Si j’ai l’impression de te parler, les mots et les idées vont venir plus facilement, plus spontanément. C’est ce dont j’ai besoin. Histoire de remettre la main à la pâte et de me désembourber côté rédaction de billets, je vais à l’essentiel pour te parler de trois bouquins. On verra bien ce que ça donne!



ET TOUJOURS LES FORÊTS · SANDRINE COLLETTE

Je me suis décidée à lire Sandrine Collette à un drôle de moment. Le pitch y était pour beaucoup. Les romans post-apocalyptiques, ça m’attire toujours un brin. J’ai entamé la lecture de Et toujours les Forêts avant le confinement, je l’ai achevé pendant. Avoue, ça peut être éprouvant comme contexte de lecture... En fait, y’avait pas meilleur timing!

Ça raconte l’histoire de Corentin, un p’tit gars qui n’a pas de chance. Non seulement il a failli ne pas naître, mais une fois né, il a été abandonné par sa mère. Il grandit auprès d’Augustine, son arrière-grand-mère, aux Forêts, un trou perdu. Il part étudier en ville, découvre les fêtes, les amitiés effervescentes. Jusqu’à ce que tout s’arrête. C’est la fin du monde. Corentin a la vie sauve dans les catacombes. Mais quoi faire, après ça? Quoi faire quand il ne reste rien ni personne? Retourner aux Forêts, évidemment. Et espérer y retrouver Augustine.

Et toujours les Forêts est un roman anti-réconfort. C’est un univers de grisaille poussiéreuse; un univers brutal, bestial par moment. L’instinct de survie porte chaque page. Ché pas pour toi, mais moi, je n’arriverai pas à survivre dans un monde qui n’est plus un monde. Je me laisserai mourir, c’est sûr.

J’ai été sensible au destin de Corentin, à celui d’Augustine et de Mathilde. J’ai aimé leur aspérité, leur rugosité et leurs élans de tendresse. Sandrine Collette n’explique pas, ne donne pas tout cuit dans le bec. Elle suggère et laisse deviner. Ça me plaît bien, ça. Tu pourras sans doute, comme moi, te poser quelques questions. Du genre: si tout a brûlé, pourquoi y a-t-il encore de la nourriture? Allez, soit bon public, laisse-toi mener. Ne t’enfarge pas dans les fleurs du tapis.

Les phrases courtes, sèches, hachées siéent bien à ce genre de roman. Le style tout en concision et en ellipses aussi. Cette façon d’écrire, ça passe ou ça casse. Ça ne plaît pas à tout le monde. Pour ma part, j’ai été happé du début à la fin, tant par cette histoire que par la façon de la mener. Et je n’ai pas été la seule: Virginie et Céline aussi! Y paraît que Sandrine Collette se renouvelle d’un roman à l’autre. J’ai bien envie d’aller voir ça de plus près.

Et toujours les Forêts, Sandrine Collette, JC Lattès, 334 pages, 2020.
★★★★



JONNY APPLESEED · JOSHUA WHITEHEAD

J’ai souvent tourné autour du roman de Joshua Whitehead. Plusieurs fois, même. Un roman écrit par un jeune oji-cri, ça me tentait. Un roman ancré à Winnipeg, ça me tentait aussi. Mais un queer bispirituel, travailleur du cybersexe, comme personnage principal, ça ne me tentait pas trop. Je craignais la surenchère et le parti pris, comme ça arrive souvent. Mais non, pas pantoute. Le billet et les mots d’Electra m’ont convaincu, faisant tomber mes appréhensions.

Jonny mène sa vie à Winnipeg. Il s’arrange plutôt bien. À la mort de son beau-père, il retourne sur la réserve. Il y va pour sa mère, plus que pour les funérailles. Ce retour donne lieu à tout un enchevêtrement de souvenirs. Jonny se raconte.

Ce qui m’a le plus frappé, tout au long de ce roman, c’est l’assurance de Jonny. À quel point, malgré les volées verbales et physiques qu’il mange, il reste debout, d’un seul bloc. J’te l’dis, Jonny est un gars inspirant.

L’amour, avec un grand et un petit A, imprègne le roman. La violence, l’alcool et la drogue, comme dans la majorité des romans autochtones, sont présents, mais ils passent au second niveau. Les liens, tissés serrés entre les personnages, prennent toute la place. Jonny et sa kokum (grand-mère) m’ont ramolli le coeur. Tias, le meilleur ami et amant de Jonny, est un personnage profond et rempli d'aspérités. La maman de Jonny est terriblement attachante. C’est juste beau, tu comprends? Beau et touchant. L’humour est bien présent, par petites touches subtiles. Le sexe, lui, est franc et direct, sans préliminaires. La vie sur la réserve se déploie entre traditions et modernité, amour-haine.

Arianne Des Rochers a traduit les mots de Joshua Whitehead avec un bel aplomb et beaucoup de sensibilité. Pour une belle découverte, c’en est toute une. Un roman apaisant, inspirant, de ceux qui ouvre l’esprit.

Jonny Appleseed, Joshua Whitehead, trad. Arianne Des Rochers, Mémoire d’encrier, 263 pages, 2020.
★★★★


LE BLEU AU-DELÀ · DAVID VANN

Si tu aimes quand David Vann te malmène et te bouscule, te met mal à l’aise, tu seras ravie. Si tu ne le connais pas encore, ce recueil est une bonne porte d’entrée. Peu importe: Le bleu au-delà vaut le détour. Si je connais plutôt bien le romancier, je ne connaissais pas le nouvelliste. Je me suis retrouvée en terrain connu tout du long. La colonne vertébrale de l’œuvre de David Vann repose sur le suicide de son père. De suicide, il sera donc question. Tantôt à travers les yeux de Roy enfant, tantôt de Roy adulte. J’y ai retrouvé «Rhoda», la belle-mère de Désolation; j’y ai retrouvé une partie de chasse qui m’a rappelé Goat Mountain. «Sukkwan Island» rappelle… le singulier et unique Sukkwan Island. Et toujours cet Alaska avec ses déserts de blancheur et ses villes sauvages. Au final, c’est toujours la même histoire qu’il raconte, selon différents points de vue. Et c’est toujours extrêmement fort, comme à lhabitude.

Le bleu au-delà, David Vann, trad. Laura Derajinski, Gallmeister, 176 pages, 2020.
★★★★

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22 commentaires

  1. Hou, un roman post-apocalyptique, ça titille mon instinct de surv… de lectrice! ^^ Le titre m'évoque Dans la forêt de Jean Heglang, un roman que j'ai adoré, mais ton billet laisse supposer un tout autre style d'écriture.

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    1. Le roman de Sandrine Collette est très différent de celui de Jean Heglang, que j'ai aussi lu (mais je suis beaucoup plus mitigée que toi. Je me souviens qu'une des deux soeurs me tapait horriblement sur les nerfs). Il est moins replié sur lui-même et plus en mouvement. C'est comme ça que je dirais ça!

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    2. Ok, c'est bon à savoir. Donc je ne l'exclus pas, finalement, de mes lectures.

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  2. Tiens, le billet d'Electra sur le roman de Joshua Whitehead a dû m'échapper, sinon je l'aurais noté ! De Sandrine Collette, je n'ai lu que Des nœuds d'acier (un de ses premiers, voire son premier roman, je ne sais plus), efficace mais pas vraiment original. Quant à Vann, on en a déjà parlé lors de tes précédents billets, il faut que je me lance dans Désolation, que j'ai du mal à sortir de ma pile, je ne sais pas pourquoi.. (peut-être parce qu'il disparaît derrière les 2... autres titres de ma pile (qui a tout de même un peu baissé pendant le confinement, je suis passée sous la barre des 220, grâce à de nombreuses lectures et à un peu de tri aussi !).

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    1. Si je devais ne t'en conseiller qu'un, je dirais haut et fort le roman de Joshua Whitehead, pour sa fraîcheur et son originalité. (Si tu ne le trouves pas, on pourra s'arranger!)

      Ce n'est peut-être pas le meilleur moment pour plonger dans un roman de Vann. L'air du temps est assez déprimant ainsi! Je dis ça, mais je dis rien!

      Bravo! Tu es passée sous la barre des 220, mais elle s'élevait à combien, cette PAL?

      Pour ma part, la famine s'en vient. Il ne m'en reste qu'une petite vingtaine. J'ai intérêt à avoir envie de les lire, ceux qu'il me reste. L'embarras du choix s'épuise! Un passage à la librairie s'impose.

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    2. C'est gentil pour le Joshua Whitehead, mais du coup, compte tenu des économies effectuées en ne mettant pas les pieds en librairie pendant deux mois, je me suis permis une (petite) folie en commandant ce titre -avec un de Naomi Fontaine, notée chez toi aussi- directement sur le site de l'éditeur, qui est un vrai lieu de perdition !!
      (et ma PAL comptait un peu plus de 300 titres... Autant te dire que je me sens trèèès fière !!).

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    3. Y'a de quoi être fière; très fière, même.

      Je suis ravie de cette commande. Tant pour Naomi Fontaine que pour Joshua Whitehead. Je l'aime, ta petite folie.

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  3. Et bien ça te va bien ces billets qui vont à l'essentiel. Et moi qui ne suis pas une fan de Vann, même si j'ai beaucoup aimé Désolation (mais j'ai l'impression que je te l'ai déjà dit), je suis bien tentée par ses nouvelles. Je n'ai jamais lu Collette. Je la croise beaucoup sur les blogs pourtant. Le thème de celui-ci m'intéresse, alors pourquoi pas ? Quant au roman de Whitehead, je suis presque sûre qu'il me plairait. Voilà. Moi, je n'ai pas beaucoup lu pendant cette période et ça ne va pas aller en s'arrangeant... Le travail occupe 80 % de mon temps !

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    1. Merci pour le compliment. C'est très apprécié.

      Je sais que "Désolations" t'avait beaucoup plu. Dis-moi donc: pourquoi n'es-tu pas fan de Vann? Ta réponse me guiderait dans mon encouragement ou non à te pousser vers son recueil. (Même si tu es assez grande pour faire tes propres choix!)

      Si tu as une petite curiosité-envie pour les romans dystopiques, celui de Sandrine Collette pourrait fort te plaire. En tout cas, comme entrée en matière à son oeuvre, c'était bien réussi pour moi.

      Whitehead, je n'en parle même pas. C'est vraiment excellent dans son genre. Vraiment!

      Comme toi, le travail occupe 80% de mon temps. Et ça va être de même pour encore un bon p'tit bout. Si je n'ai pas de problème pour lire, j'en ai quelques-uns à rédiger. Je passe la journée devant mon ordi et, le soir, j'en ai plus qu'assez.

      On fait ce qu'on peut, hein?!

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  4. Mes échappées livresques12 mai 2020 à 01:39

    Eh bien! Un joli trio! De Sandrine Collette j'ai aussi adoré Juste après la vague (on reste dans cette même ambiance post-apocalyptique mais il est également très prenant). Très envie de lire le David Vann mais Désolations sera le prochain car déjà dans ma PAL ;)

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    1. "Juste après la vague" est justement le prochaine roman de Sandrine Collette que je compte lire. Pour cette ambiance similaire, justement.

      Je te conseille d'attendre un peu avant de lire "Désolations". L'ambiance familiale est assez étouffante et inquiétante. En période de confinement, c'est d'autant plus éprouvant à lire!

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  5. Quel plaisir de te retrouver! J'ai lu 4 titres de Collette (mais pas celui-ci) et compte bien lire les autres. J'avais vu le billet sur Jonny Appleseed chez Electra et tu confirmes que j'ai bien fait de le noter mais vu l'état de ma pal, ce ne sera pas pour tout de suite. Quant à Vann, je l'aime bcp mais les nouvelles et moi, ça fait toujours et encore deux.

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    1. Merci merci merci!

      Dis-moi, quels autres titres de Collette as-tu lus? Je compte bien remettre ça, en poursuivant d'abord avec "Juste après la vague". C'est un bon choix?

      Tu as bien fait de noter "Jonny Appleseed". En espérant que son tour viendra, peu importe quand. Il en vaut vraiment la peine.

      Pour Vann et les nouvelles, eh bien tant pis! C'est comme moi et la poésie. Ça fait toujours et encore deux!

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  6. Le Joshua Whitehead est déjà sur ma liste, la faute à Electra. Du coup, si tu plussoies, je vais le faire remonter.

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    1. Alors là, si tu ne l'apprécies pas, je vais en perdre mes toutes dernières illusions.

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  7. Sandrine Collette, j'ai arrêté après les deux premiers titres, c'est efficace, mais j'avais l'impression de lire du préfabriqué avec un goüt de too much ! J'ai beaucoup aimé David Van, et puis, je me suis lassée d'être secouée, même si c'est très fort et à lire.
    Du coup, je retiens Josua Whithead, parce moi aussi, si j'avais lu ce pitch en quatrième de couverture, j'aurais été pleine de doutes. Si tu as été convaincue, c'est que c'est du bon !

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    1. J'ai l'impression qu'avec Sandrine Collette, ça passe ou ça casse. Il y a les inconditionnels et ceux qui passent leur chemin. Je me souviens d'avoir tentée de lire son premier ou deuxième roman. J'avais abandonné à mi-parcours. Le style me rebutait, trop sec et froid. Pourtant, cette fois, ça a bien fonctionné. Je vais retenter le coup. On verra bien.

      Pour Vann, je comprends bien ta lassitude. On nage toujours dans les mêmes eaux. On sait toujours où on va et à quoi s'attendre. J'ai l'impression que je lis Vann quand j'ai envie d'être brassée. Heureusement, cet envie me vient de moins en moins souvent!

      Tu fais bien de retenir le roman de Joshua Whithead. J'aime quand mes appréhensions volent en éclats pour créer une bonne surprise. C'est un roman réconfortant et apaisant, sans tout le côté nunuche associé à ces mots.

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  8. C'est bon de te relire. J'adore ta nouvelle forme de billets ! Ils te vont bien. J'ai noté derechef Jonny Appleseed. J'avais raté le billet d'Electra - j'irai le lire - mais rien que le tien m'a amplement convaincue, envolées mes quelques réticences (du même tonneau que les tiennes). Il sort en août en France, je le lirai !

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    1. Alors là, je suis plus que ravie d'apprendre qu'il sortira en août en France. Il gagne tellement à être connu-lu.

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  9. Pas intéressé par le Sandrine Colette mais les deux autres me tentent énormément !

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    1. Si je lis entre tes mots, entre Sandrine et toi, ça ne colle pas trop?!

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