Nos vies romancées · Mon année de repos et de détente · Le destin de Fausto

samedi, juin 27, 2020


Un nouveau billet « trois dans un », composé de trois coups de cœur. Ce qui est, disons-le, plutôt exceptionnel.




Dis-moi ce que tu lis, je te dirais qui tu es…

Une fois encore, je suis allée à la rencontre d’Arnaud Cathrine. Cette fois, point de roman, mais une sorte d’autobiographie littéraire. Parler de soi, à travers les livres qui ont compté. Nos vies romancées est un livre sur les livres, sur ce qu’ils révèlent sur nous, sur leur aptitude à nous raconter.

En lisant un passage de la préface, les mots d’Arnaud Cathrine m’ont piquée au vif. Je te partage un petit bout du passage en question :

Alejandra Pizarnik note en 1959 dans son journal intime : « Je dois arrêter de lire les auteurs dont je peux me passer, ceux qui pour le moment ne m’aident pas.» Les livres que je voudrais évoquer ici m’ont infiniment aidé. Au moment où je les ai lus, bien sûr, mais aujourd’hui encore. Je les relis à intervalles réguliers. On appelle cela des «livres de chevet».

En six chapitres, chacun portant sur un auteur, Arnaud Cathrine se consacre à un exercice d’admiration et de reconnaissance. Qu’il évoque Frankie Addams de Carson McCullers, Bonjour Minuit de Jean Rhys, Mars de Fritz Zorn, ou encore qu’il écrive sur Sagan, l’épicurienne anticonformiste, la démarche d’Arnaud Cathrine est contagieuse. En plus de donner envie de lire – ou de relire - les auteurs cités, il pousse à jeter un œil scrutateur sur nos propres livres de chevet.

Le rôle de l’écrivain est de prêter à autrui les mots dont il a besoin pour accéder à lui-même. Charles Juliet 

Il arrive qu’un livre, tout comme un visage, fasse partie d’un chapitre précis de notre vie.

Nos vies romancées, Arnaud Cathrine, Stock, 2011, 210 p.
★★★★



J’ai tourné autour de ce roman pendant longtemps. Je l’ai tenu entre mes mains, souvent, puis reposé, toujours. Il a fallu que ma libraire aux bons goûts le lise et m’infuse son enthousiasme pour que je me décide à le lire.

C’était loin d’être gagné! Ce roman, on l’a vigoureusement aimé ou furieusement détesté. J’ai dû attendre le bon moment, la bonne disposition d’esprit. Je me suis dépoussiéré de mes a priori et j’ai plongé.

Elle a 26 ans, est orpheline et vit à New York. Elle va mettre, pour la prochaine année, sa vie sur pause. Elle va dormir et avaler des cocktails de pilules par grosses poignées. J’avoue que, dit de même, ça a l’air déprimant sans bon sens. Et pourtant…

Je me tenais à l’écart de tout ce qui risquait de stimuler mon intellect ou de me rendre envieuse, ou angoissée. Je baissais la tête. […] La vie serait plus supportable si mon cerveau était plus lent dans sa condamnation du monde qui m’entourait.

Le roman d’Ottessa Moshfegh peut se lire à deux niveaux. Soit on le lit en surface, gobant les mots, enfilant les chapitres. Ça donne un Journal de Bridget Jones plombant. Soit on lit entre les lignes et là, ça frappe comme un coup de masse.

Ottessa Moshfegh pose un regard intransigeant et extrêmement lucide sur notre monde de faux-semblants et d’artifices. Ce que son héroïne rejette et veut fuir, ce sont toutes les superficialités et les hypocrisies du quotidien. Pour elle, dormir est le meilleur moyen pour chasser sa misanthropie exacerbée et son aversion pour l’inauthenticité du monde. S’il elle n’avait pas choisi de dormir, de s’engourdir, elle se serait assurément suicidée. Le fait qu’elle hiberne pendant un an laisse entrevoir un petit filet de lumière sous sa porte. Elle rêve d’en sortir transformée.

Avec une acuité sociologique prodigieuse, Ottessa Moshfegh s’attaque aux travers de notre époque. Elle caricature à l’extrême ses personnages. C’est tellement gros que ça en devient hilarant. Les questions qu’elle soulève n’ont pas fini de germer dans mon esprit : sur quoi repose l’amitié ? À quoi tient l’amour ? À quoi sert le culte des apparences ? La société de consommation peut-elle apporter le bonheur ? L’art contemporain est-il une grosse farce ?

Un roman acide, féroce et satirique, porteur d’une richesse impressionnante et insoupçonnée.

Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Fayard, 2019, 299 p. (My Year of Rest and Relaxation, 2018)
★★★★



Il est vrai que je lis moins d’albums jeunesse qu’avant. C’est plus par manque de temps que par manque d’envie. Je reste toutefois à l’affût des nouvelles parutions, parce qu’il y a des auteurs / illustrateurs auxquels je reste fidèle. Dans mon petit panthéon figure Oliver Jeffers. Son nouvel album, il me le fallait.

Fausto, un tyran moustachu en costume trois pièces, croit que tout lui appartient. Il n’a qu’à pointer le doigt et à crier « Tu es à moi » pour que fleur, mouton, arbre, champ et lac se plient à sa volonté et consentent à lui appartenir. Devant la montagne, il doit hausser le ton et taper du pied pour qu’elle abdique et se soumette. Comme Fausto est insatiable et qu’il veut toujours posséder davantage, il part en mer, et veut avoir l’océan pour lui tout seul. Mais l’océan a plus d’un tour dans son sac. Fausto en paiera le prix fort…

Oliver Jeffers s’est inspiré d’un poème de Kurt Vonnegut, qui apparaît sur la dernière page de l’album. Dans ce poème, Vonnegut cite la perspicacité de son ami Joseph Heller, affirmant qu’il possède quelque chose que le plus riche des hommes ne pourrait posséder, à savoir la certitude d’avoir assez.

La fable de Jeffers m’a évidemment fait penser au Petit Prince et à sa floppée de personnages archétypaux, dont l'homme d’affaires qui préfère compter les étoiles pour mieux les posséder plutôt que de se laisser porter par leur beauté. La mise en page épurée, les lithographies avec ses touches de rose violent, de jaune acide et de bleu profond brillent par leur ampleur.

Cette fable sur l’avidité, sur le désir insatiable de possession et sur la tyrannie tombe à point par les temps qui courent. La simplicité du message ne fait que rendre sa portée plus forte.

Le destin de Fausto, Oliver Jeffers, École des loisires, coll. «Kaléidoscope», 2020, 96 p. (The Fate of Fausto)
★★★★

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24 commentaires

  1. Je tourne autour de "Mon année de repos..." depuis un certain temps aussi, mais je ne me suis pas encore décidée. En lisant ce que tu en dis, j'ai quelque part un peu peur de trop me retrouver dans le personnage, son côté misanthrope, mais j'imagine qu'il y a bien plus que ça.
    Bon là, j'ai décidé de lire des livres plus anciens de ma PAL en premier, selon une certaine logique. On verra combien de temps je m'y tiens (si je suis ma logique, il serait en 9e position).

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    1. Il faut vraiment attendre le bon moment pour le lire. Je l'aurais lu au moment de sa parution et je l'aurais peut-être abandonné. Là, j'étais mûre. Même que c'était comme si ce roman m'appelait, lui parmi d'autres. J'ai sauté sur l'occasion et je n'ai pas été déçue une miette. Au contraire...

      Pour te connaître un mini brin (un mini mini brin), je crois que tu pourrais te retrouver dans certains traits de caractère de l'héroïne. Par contre, la façon dont l'auteur brosse son portrait est tellement épais qu'on ne peut qu'en rire. À aucun moment je n'ai sentie le désarroi ou le désespoir de l'héroïne. Juste un gros ras-le-bol généralisé. Elle a envie d'authenticité et n'en trouve pas autour d'elle. Au final, si on arrive à lire au-delà des lignes, ce roman est tout à fait rafraîchissant et original. Une petit perle, j'te dis! Et si, en plus, il est dans ta PAL... tu ne risques pas de perdre gros au change.

      Je suis très curieuse... Tu peux m'expliquer ta logique pour attaquer ta PAL?

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    2. Si tu vas voir ma PAL sur mon blog, tu verras qu'elle est divisée en chapitres: d'abord l'année, puis au sein de chaque année, les livres papier, les ebooks et la non-fiction. Ma logique est donc de commencer par un livre papier de 2020, puis un ebook de 2020, puis un livre papier de 2019, puis un ebook de 2019, et descendre comme ça dans ma PAL, en sélectionnant chaque fois un livre par partie.
      Je ne compte pas la non-fiction parce que je la lis plus lentement et en même temps que la fiction, et parfois plusieurs livres à la fois, contrairement à la fiction.
      Cette logique, je l'utilise quand je ne sais vraiment pas quoi lire en premier, mais c'est rare que je la suive vraiment à la lettre, un nouveau roman urgent à lire venant parfois s'intercaler. Et donc, là, c'est la première fois depuis janvier que je commence cette logique, même si j'ai déjà pêché dans les livres plus anciens.

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    3. Merci pour les explications. Je reviens d'aller voir ta PAL. Ta façon de la diviser est très inspirante.
      Je vois "Jonny Appleseed"... J'espère tellement qu'il te plaira (au moins autant qu'il m'a plu). Surtout après la déception du dernier roman de Nickolas Butler (déçue moi aussi).

      Encore une petite question! Qu'est-ce qui fait que tu penches plus pour un livre papier que pour un e-book (et/ou inversement)?

      Sinon... tu as beaucoup de chance de lire en anglais. Je t'envie et ai trop la flegme pour apprendre!

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  2. Excellent billet. Vraiment c'est un plaisir de lire tes chroniques. Bel été gentille dame.

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    1. Toujours aussi bienveillante, toi! Je te souhaite également un bel été, fourmillant de plaisir.

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  3. Je ne sais pas comment tu te débrouilles, mais tu m'as donné envie de lire les trois! J'avoue que je suis intriguée à l'extrême par mon année de repos et de détente. La couverture est décalée, vu ce que tu en dis, et cela déjà exacerbe ma curiosité.

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    1. Comment je me débrouille? Un coup de chance, disons!

      Mon enthousiasme exacerbée, ici, n'est pas toujours aussi contagieux!

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  4. Mes échappées livresques29 juin 2020 à 02:00

    Tu es gâtée côté lectures on dirait! Pour Arnaud Cathrine Sweet home est dans ma valise pour les vacances qui commencent à la fin de la semaine ;) J'ai lu du bon et du moins bon pour Mon année de repos et de détente, comme tu l'as dit ça passe ou ça casse, à voir..., si je tombe dessus je me laisserais peut-être tentée.

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    1. Très gâtée ces temps-ci, effectivement. Et ça continue!
      J'espère que "Sweet home" mettra un petit plus dans tes vacances. C'est d'ailleurs un choix bien à-propos: ça se passe pendant des vacances d'été presque tout du long!

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  5. J'ai beaucoup aimé "Mon année de repos et de détente", lu dans le cadre du Prix Elle , alors que beaucoup de mes comparses jurées l'ont détesté !

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    1. Ça confirme justement ce que je disais: c'est clair qu'avec ce roman, ça passe ou ça casse. Comme s'il n'y avait pas de mileu!

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  6. Je suis vraiment ravie pour toi de cette belle pioche, mais je t'avoue que seul le Cathrine me fait envie (d'autant plus que Zorn, McCullers et Rhys sont des auteurs que j'admire beaucoup, Mars est une lecture qui m'a vraiment marquée...).

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    1. Je compte lire "Mars" très prochainement, dans 2 ou 3 romans. Il me reste une petite centaine de page avec Steinbeck. Les adieux seront déchirants!

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  7. Arnaud par-ci, Arnaud par-là, il n'y a pas encore si longtemps, c'était un certain Jean-Paul qui tenait la vedette... Je finirai bien, un jour, par me laisser tenter!

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    1. Oui, Arnaud par-ci, Arnaud par-là... même qu'il a supplanté Jean-Paul!

      Laisse-toi tenter! Tout est bon!

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  8. Et bien cette fois je ne suis tentée par rien... Chouette ! Ça de moins à noter. Saud, éventuellement, le jeunesse... Faut voir... Il est destiné à un public de quel âge ? Toujours pas lu Arnaud Cathrine mais aucune envie de le découvrir là maintenant tout de suite, donc, je ne note pas.

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    1. Chouette, en effet!

      Mais l'album d'Oliver Jeffers est juste fabuleux! Je n'hésiterais pas à l'offrir à un enfant de 5 ans et plus. Le message est très très clair, même si la fin est un peu... abrupte.

      Pour Catherine, je peux comprendre tes réserves. Une découverte à autre moment, peut-être. Ou peut-être pas! Et ce n'est pas plus mal!

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  9. j'ai honte d'arriver si tard, j'étais persuadée d'avoir commenté dimanche ? mais je dois me mélanger les pinceaux, j'avoue que je cours beaucoup (je me retrouve avec 8 dossiers au lieu de 3 ou 4 habituellement). Sinon, j'adore le commentaire de Fabienne : Jean-Paul est supplanté ! On a vécu le même parcours avec le roman d'Ottessa et maitenant je me sens prête à la lire. Je viens de de voir une YT parler de son précédent roman, et pareil ça passe ou ça casse et un personnage très énervant ...

    en tout cas, tu as fait de bonnes pioches ! je file voir la PAL de Sunalee du coup !

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    1. Et là, à mon tour d'avoir honte d'arriver si tard. 8 dossiers? Ça ne le fait pas, là. Épuisement à l'horizon? Il ne faut pas te rendre là. Mais regarde qui parle! Je suis surchargée aussi et même si je sonne des cloches comme quoi c'est trop, ça ne résonne pas si fort...

      J'ai tellement apprécié le roman d'Ottessa que j'ai (re)mis la main sur son premier roman et j'attends son recueil de nouvelles à la rentrée.

      On se jase ça tout bientôt. Prends soin de toi...

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  10. "Nos vies romancées" a tout pour me plaire, j'aime les livres qui parlent de livres, de l'importance de la littérature dans nos vies.

    Et Fausto... comment Résister?

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    1. Tout bon. Moi aussi, j'aime les livres qui parlent de livres. Là, c'était réussi et plutôt contagieux! Ce n'est pas un hasard si je suis plongée actuellement dans "Mars" de Fritz Zorn!

      Surtout, ne résiste pas à "Fausto". De grâce, succombe!

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  11. comme toi je tourne depuis sa sortie autour de "Mon année de repos", en entendant des avis très divers...mais si tu l'as aimé, je le lirai, peut-être en profitant du Mois Américain!
    ps: il me semble avoir vu que l'autrice sortait un recueil de nouvelles pour cette rentrée littéraire?

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    1. J'ai tellement hésité à la lire... J'imagine que j'ai bien fait de patienter, parce que le timing était parfait.

      À toi, maintenant, de trouver «ton» bon moment.

      Oui, tu as bien vu: un recueil de nouvelles de Moshfegh sort cet automne. Vivement sa parution!

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