Sweet home · Clair obscur · Ciel d'acier

dimanche, juin 07, 2020


Un petit billet dominical de plus, dans lequel je te parlerai de trois romans lus récemment: un roman ténébreux d’Arnaud Cathrine, un roman américain marquant de Don Carpenter et le très addictif Ciel d’acier de Michel Moutot.


Après J’entends des regards que vous croyez muets et Andrew est plus beau que toi, j’ai eu envie de poursuivre mon immersion dans l’œuvre de Cathrine. Sweet home est son cinquième roman, un roman à saveur familiale bien dosée, comme je les aime.  

Il y a cette famille: la mère, le père, l’oncle et trois marmots. Cette famille passe lété dans leur maison en Bretagne. Focus sur un été, un deuxième, puis un dernier. Dans cette maison, il y a la mère qui traîne sa vie comme un boulet. Son mari, taiseux, qu’on dirait de trop. Son frère Remo, une ombre omniprésente. Et il y a les trois enfants — Lily, Vincent et Martin — qui font entendre leur voix à tour de rôle, sur une période de trente ans, à dix ans d’intervalle.

Ce qui m’a le plus emballée, dans ce roman, c’est la façon dont Arnaud Cathrine l’a tricoté. L’alternance des voix, ici, est juste parfaite. J’ai aimé découvrir comment ces enfants parviennent à faire éclater leur propre vérité parmi les silences et les non-dits, comment ils vivent leur deuil et jonglent avec leur tragédie personnelle. Ça me fascine toujours de voir à quel point des enfants issus d’une même famille, éduqués dans le même milieu, développent des personnalités souvent opposées, réagissent aux drames familiaux qu’ils vivent de façon différente. J’ai adoré m’immiscer dans l’intimité de cette famille, sur le seuil de la porte, sans prendre de place. Les mots d’Arnaud Cathrine glissent doucement, délicatement, sans un mot en trop.

«Drôle de génération, on vous a donné toute liberté et vous voilà tous égarés à ne pas savoir quen faire, sinon tout et nimporte quoi...»

J’ai entendu dire qu’entre Arnaud Cathrine et Olivier Adam, il y avait une certaine parenté. Tu peux me dire si c’est vrai, parce que moi, j’aime beaucoup l’univers d’Arnaud Cathrine et j’ai envie depuis belle lurette de découvrir celui dOlivier Adam.

Sweet home, Arnaud Cathrine, Folio, 256 pages, 2007.
★★★★



Ne me demande pas comment je suis tombée sur ce roman de Don Carpenter. Pourquoi celui-là? Il y a des romans qui viennent à nous, on ne sait trop comment. Clair obscur est de ceux-là. Un heureux hasard, disons.

Irwin Semple est une victime. Mais lui, il ignore qu’il en est une. Irwin est très laid, boutonneux, incapable d’aligner deux mots sans s’enfarger dans sa salive. Une famille fuckée et méchante. Il est entouré de jeunes de son âge qui se foutent de sa gueule à tour de bras. Irwin continue à se frotter à eux, de près et de loin, jusqu’à la prochaine rebuffade.

Semple n’était ni fou ni idiot, même s’il lui arrivait de passer pour l’un ou l’autre, ou les deux, mais de fait, il n’était pas non plus sain d’esprit au sens habituel du terme.

La fin de l’adolescence se pointe. Irwin se retrouve dans un institut psychiatrique. Il y passe dix-huit longues années. Pour quelle raison s’est-il retrouvé dans ces mauvais draps? Quel acte ignoble a-t-il bien pu commettre?

À trente-cinq ans, Irwin est relâché et se retrouve libre comme l’air, pas mal seul au monde. Il se trouve un petit boulot, prend ses habitudes. Tout ce qu’il veut, Irwin, c’est d’avoir une vie normale, simple. Un fantôme de sa jeunesse ressurgit. Irwin oscille entre besoin de reconnaissance et désir de vengeance. Ça se corse.

Irwin Semple est un personnage à la fois fascinant et inquiétant. Le genre de gars qui ne demande pas grand-chose, juste quelques miettes d’attention. Mais même ça, c’est trop demander. Le style de Don Carpenter m’a un brin essoufflée au début. Ses phrases n’en finissant plus de se dérouler (j’apprécie les phrases plus courtes, hachées). Ça m’a pris un petit bout avant de trouver mon air d’aller. Mais une fois en marche, j’étais scotchée.

Un roman saisissant, fracassant, qui explore la norme et les marges avec une puissante acuité. Un roman animal sur les forts et les faibles dont on abuse. La cruauté humaine ne cessera jamais de m’enrager. Publié en 1967, le deuxième roman de Don Carpenter n’a pas pris une seule ride.

Clair obscur, Don Carpenter, trad. Céline Leroy, Cambourakis, 160 pages, 2019.
★★★★



Je suis rarement attirée par les romans historiques. Ce n’est pas trop ma tasse de thé. Mais s’il est question d’Indiens mohawks, du 11 septembre 2001 et du Pont de Québec, forcément, je change mon fusil d’épaule et j’ai envie d’en boire une tasse. Ce que j’ai fait.

Ça construit fort, dans ce roman. Des gratte-ciels et des ponts. À New York et à Québec. Michel Moutot retrace un pan de l’histoire de l’Amérique du Nord à travers trois générations de  Mohawks.  John LaLiberté, fouillant les décombres du World Trade Center à partir du jour des attentats du 11 septembre 2001, jusqu'à l’inauguration de la Liberty Tower en 2012. Son père, Jack LaLiberté, participant à la construction des tours jumelles dans les années 1970. Son ancêtre Manish LaLiberté, travaillant sur le pont de Kahnawake, qui chevauche le Saint-Laurent, en 1886, puis sur le Pont de Québec, qui s’écroula en 1907 (pour être ensuite reconstruit).

Trois générations de  Mohawks, avec tout ce qui en découle: solidarité, rivalité, racisme ambiant, amitiés, un petit soupçon de romance. Le ton journalistique s’entremêle judicieusement avec la fiction. La construction du roman, avec ses bonds dans le temps et ses retours en arrière, sied bien à ce type d’intrigue. Quelques détails techniques m’ont semblé de trop, voire inutiles. Mais à tout prendre, c’était mieux trop que pas assez. On en apprend, des choses, dans ce roman, notamment le dépoussiérage de la légende prétendant que les Mohawks n’ont pas le vertige, ce qui les aurait rendus plus à même de pratiquer le métier d’ironworkers. Tout ce qui s'est passé dans les décombres du Word Trade Center m’a horrifiée. Et l’histoire entourant l’effondrement du pont de Québec, situé à quelques kilomètres de chez moi, m’a tout autant traumatiséeMichel Moutot a le don de mettre ses mots en scène. 

Un roman captivant et addictif. Le roman parfait pour mieux passer l’été.

Ciel d’acier, Michel Moutot, Points Seuil, 456 pages, 2016.
★★★

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30 commentaires

  1. Bonjour. Don Carpenter et vraiment à redécouvrir. Ces dernières années j'ai lu quatre de ses romans.

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    1. Je suis plus que d'accord! Voilà un auteur américain dont on entend bien trop peu parler. Et pourtant...

      Je ne compte pas m'arrêter à "Clair obscur". Vivement un autre!

      Parmi les quatre romans que tu as lus, un titre en particulier à me conseiller? Sinon, je pense enchaîner avec "Sale temps pour les braves".

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    2. Bonjour. J'ai chroniqué les quatre. La promo 49, Sale temps pour les braves, Un dernier verre au bar sans nom m'ont passionné. Deux comédiens m'a déçu. Je te joins les liens. Je vais essayer de trouver Clair obscur. Merci.

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    3. J'aimerais bien aller lire tes billets...

      eeguab.canalblog.com est inaccessible. C'est normal?

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    4. http://eeguab.canalblog.com/archives/2014/10/27/30834631.html

      Bonjour. J'espère que ça marchera. Bonne semaine.

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    5. Merveilleux! Ça fonctionne.

      Merci d'avoir pris le temps de revenir et de me donner l'adresse.

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    6. Je viens de passer plus d'une heure sur ton blogue! Mes yeux papillonnent (c'est dur, à la longue, de lire sur fond noir!).

      C'est la première fois que je visite un blogue dans lequel je retrouve, sous un même toit, autant d'affinités littéraires en matière de littérature américaine (celle que je préfère!). Stewart O'Nan, David Vann, Colson Whitehead, Ron Rash, Harry Crews, Don Carpenter... Sans parler du grand Wagamese! Ça m'a aussi rappelé à quel point il était génial, le roman de Tom Cooper! Et, comme toi, je n'apprécie pas Madame Kasischke!

      Je ne dis rien de ta façon de tourner tes billets! C'est délectable à lire. Là, me v'la qui viens de commander deux romans de Carpenter, un de Richard Price, le roman de Matthew Thomas et, pour bien couronner le tout, un petite recueil de nouvelles de Dorothy Parker. Bref, merci pour toutes ces suggestions! Tu sais être convaincant!

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    7. Bonjour et merci de ces mots si gentils. Je suis toujours heureux de rencontrer quelqu'un qui aime les livres et partage manifestement pas mal d'affinités. A bientôt.

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  2. Elle est juste, ta remarque sur Ciel d'acier, car je l'avais lu l'été, et c'était effectivement parfait pour cette période. C'est un livre qui dépayse, dont les personnages ont une histoire terrible et touchante, et qui fait qu'on se couche moins bête.

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    1. Il se dévore, ce roman. Une bonne histoire bien documentée; des personnages forts et incarnés; des pans d'Histoire rarement abordés, surtout pas en un seul et même roman. Que demander de plus? Si, en plus, on se couche moins niaiseux... C'est tout bon!

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  3. Oh, comme je suis contente que tu aies aimé le merveilleux roman de Michel Moutot !
    Et sinon, en ce qui concerne Arnaud Cathrine, je ne saurais te dire car je ne l'ai jamais lu... Mais j'adore Olivier Adam ;-)

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    1. Comment ne pas succomber à "Ciel d'acier"? Tout y était pour me ravir.

      Pour Cathrine / Adam, ça confirme ce que je pensais et ça m'en dit long, assez pour souhaiter aller investiguer du côté d'Adam. Merci!

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  4. Je connaissais l'histoire de Ciel d'acier mais j'avais complètement oublié qu'il s'agissait d'indiens.
    Je n'ai pas encore lu Catherine pourtant je crois que ça fonctionnerait bien entre lui et moi.

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    1. Pour "Ciel d'acier", j'ai adoré le fait qu'il traite des Mohawks, dont on parle si peu; le tout présenté de manière constructive et surtout non misérabiliste. C'est vraiment bien documenté et passionnant à lire. Je te le recommande fortement, miss.

      Pour Cathrine, j'ai comme l'impression que ça pourrait te plaire pas mal, "Sweet home" particulièrement. Reste qu'il a écrit plusieurs romans jeunesse et ça, ça pourrait nous plaire aussi à toutes les deux!

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  5. Mes échappées livresques8 juin 2020 à 22:42

    Ton billet tombe à pic car je viens justement de mettre la main sur Sweet Home ce week-end! Je vais enfin pouvoir le découvrir du côté des adultes. Jamais lu Olivier Adam donc je ne peux pas t'éclairer davantage ;) Et pour le Moutot il est noté depuis un moment et malgré ces détails de trop, je reste curieuse de le découvrir!

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    1. À pic, tu dis? Je ne saurais mieux dire. Tu es bien tombée, d'autant plus que ce roman n'est pas paru hier.
      Quant à moi, il me tarde de le découvrir du côté des jeunes. Je n'ai entendu que du bien.

      Pour le Moutot, impossible de ne pas être complètement happé par cette histoire (ou plutôt, ces histoires qui s'enchevêtrent). C'est passionnant du début à la fin. Et pour les détails de trop, au final, on s'en fout un peu!

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  6. Il faut vraiment que je relise Arnaud Cathrine... Je crois que je t'en ai déjà parlé, mais tu sais qu'il a écrit une adaptation de "Tandis que j'agonise" (je sais que comme moi tu es une adepte de ce titre !) très honorable, qui s'intitule "Sur la route de Midland" ? Plus qu'une adaptation, c'est une variation, d'ailleurs...
    Et pour Adam, je n'en ai lu qu'un seul titre. J'avais bien aimé, mais bizarrement je n'ai jamais éprouvé l'envie d'y revenir contrairement à Arnaud Cathrine. Mais c'est vrai qu'on peut sans doute les rapprocher, par leur manière de traiter leurs sujets, avec sensibilité et justesse.

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    1. OUI, je veux absolument lire "La route de Midland". C'est bien toi qui m'avait révélé le «lien» avec le Faulkner que nous adorons toutes les deux. Merci, d'ailleurs, pour le filon.

      À te lire, le lien entre Cathrine et Adam est plus ténu que je le pensais... Dis-moi, quel titre d'Adam avais-tu lu? Ça pèsera peut-être dans ma balance!

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    2. J'ai lu Falaises, mais ça remonte un peu, j'en ai gardé peu de souvenir (https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2009/02/olivier-adam.html)...

      Et là je suis plongée dans le Steinbeck !

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    3. Je file lire ton billet.

      Surtout, ne me dis rien sur le Steinbeck! Je le commence la semaine prochaine! (J'espère juste que tu es hyper emballée!)

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    4. Je l'ai fini hier (après-midi au bord de l'eau !..) et oui, je crois avoir été aussi emballée que la 1ère fois que je l'ai lu (j'avais quasiment tout oublié...).

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    5. Alors là, c'est fort. Aussi emballée que la première fois? Ça promet. Faut dire aussi que le cadre pour le terminer était idéal!

      On se donne une date de publication autour de la mi ou fin juillet?

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  7. Et bien, et bien, tu donnes envie de découvrir ces trois titres. Je n'ai jamais lu Arnaud Cathrine,en revanche, j'ai beaucoup lu Olivier Adam, j'ai beaucoup aimé, puis m'en suis lassé, parce que, finalement, il écrit un peu toujours la même chose. Du coup, si les deux auteurs ont un lien de parenté littéraire, il est possible que je retarde encore le moment de découvrir Cathrine. En ce qui concerne les deux autres, j'ai très très envie de les lire, d'autant plus que je ne connais pas.

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    1. Olivier Adam ratisse donc toujours dans ses mêmes sentiers? Comme David Vann le fait? Ça pourrait me plaire, mais avec le risque, comme toi, de me lasser. Encore faut-il que je plonge d'abord!

      J'ignore si Adam et Cathrine ont une parenté littéraire. À ce qu'on dit, c'est le cas. Mais reste à savoir sur quoi? Les thèmes? Le style?

      Pour le Carpenter et le Moutot, fonce!

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  8. Une belle sélection qui me fait très envie : un Cathrine que je n'ai pas encore lu, un Carpenter que je me promets de lire et un Moutot très tentant... Tiercé gagnant !

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    1. Un tiercé gagnant? J'ai frappé fort, pour une fois!

      Merci encore, car c'est grâce à toi que j'ai le bonheur de connaître maintenant Arnaud Cathrine. D'ailleurs, je lis (dévore, plutôt) actuellement un de ses essais sur la lecture. Je ne me lasse pas!

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  9. Je n'ai encore jamais lu Arnaud Cathrine (ni Olivier Adam d'ailleurs) mais si je trouve l'un de ses romans à la bibliothèque je n'hésiterai pas, ton enthousiasme m'intrigue!
    "Ciel d'acier" figure depuis un bon moment sur ma wishlist d'autant plus que j'adore les romans historiques!

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    1. Fonce pour Arnaud Cathrine. Tu as l'embarras du choix! De ce que j'ai lu jusqu'à maintenant, c'est tout tout tout bon.

      Si, contrairement à moi, tu apprécies les romans historiques, tu seras bien servie avec "Ciel d'acier". Il est marquant, ce roman.

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  10. Ciel d'acier me tente beaucoup... trois générations de Mohawks... ça me parle!

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    1. C'est passionnant du début à la fin! Et tellement bien tourné.

      Et dire qu'il a fallu que ce soit un romancier français qui nous apprenne une foule de choses sur l'histoire des Mohawks et du Québec!

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