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La fille · Tupelo Hassman

Avec ses casinos et ses mariages célébrés à la queue leu leu, Reno, dans le Nevada, est un mirage qui laisse penser que le bonheur est à portée de main. Les illusions sont trompeuses. Au nord de Reno et au sud de nulle part, on trouve la Calle, un lotissement qui devait attirer une classe moyenne pimpante. Mais le projet immobilier est tombé à l’eau, laissant un terrain vierge transformé en trailer park miteux.

Quand le trailer park de la Calle de las Flores a commencé à se développer dans les faubourgs souillés-de-rhum-et-de-sperme de Reno, il était prévu que toutes ses rues brillent de l’éclat vert de l’argent frais, avec des haies bien taillées et des noms espagnols évoquant le folklore de l’ouest d’autrefois. […] Mais à peine les premiers égouts posés et les premiers fils électriques suspendus, les investisseurs ont fait marche arrière parce que la plus grande des petites villes du monde se révélait précisément être ce qu’elle était, trop petite.

C’est dans ce trailer park qu’échoue Rory, six ans au début du roman (on la suit jusqu’à l’adolescence). Hardie, débrouillarde, sensible et rebelle, elle vit dans une roulotte Nobility avec sa mère, barmaid au Truck Stop. Celle-ci écluse autant qu’elle sert. Elle aime beaucoup sa fille, mais mal. Comme elle a mal aimé ses quatre garçons partis vivre avec leur père. Grandma vit non loin, du moins pour un temps. Joueuse compulsive, elle compose comme elle peut avec un lourd passé. À la Callele pire est passé sous silence et le meilleur n’existe pas. Pour «garder l’avenir ouvert, il faut garder les jambes fermées», si on a le choix, ce qui n’est pas toujours le cas. Puisqu’il faut bien grandir malgré tout, Rory Dawn s’invente des ruses, avec pour guide Le manuel de la parfaite scoute. «Je m’accroche à mon manuel parce que des serments pareils j’en trouve nulle part ailleurs par ici, des serments avec des mots aussi brûlants: honneur, devoir, effort. […] La devise des scouts me tient autant à cœur que leur serment: Toujours prête.» Elle potasse son manuel en s’imaginant faire un jour partie de ce corps d’élite. Rory excelle à l’école et est très forte en orthographe. Jusqu’au jour où elle décide de se fondre dans le paysage en ratant les concours. Parce qu’à la Calle, être lucide est trop souvent un handicap. Les hommes dans tout ça? Soit ils sont absents, soit ils sont pervers et cruels, comme le Quincaillier. Il y a bien une exception: Dennis, le vieux pilier de bar qui sculpte des roses avec du papier hygiénique pour les offrir à Rory. Rory grandit dans cet univers dégingandé. Elle grandit du mieux qu’elle peut. Avec pertes et fracas, elle finira par prendre son envol.

Pour un premier roman, Tupelo Hassman frappe très fort. La Fille possède une énergie stupéfiante, due à la construction implacable et originale du roman et à la justesse des personnages – Rory Dawn en tête de ligne. En s’écartant de la narration traditionnelle, Tupelo Hassman bricole un texte-collage magistral à partir des pages du journal intime de Rory, des lettres de sa grand-mère, des rapports des travailleurs sociaux et des coupures de journaux. Les chapitres black-out laissent entendre ce que les mots ne sauraient dire. Comme quoi le silence est parfois plus éloquent que les mots. Le bagout de Rory permet à Tupelo Hassman de tirer une fraicheur inattendue de l’univers cruel qu’elle met en scène. Elle rend palpable la détresse des moins que rien, la solitude des naufragés de la vie, agrippés à leurs frasques et à leurs rêves déchus. Elle parvient à transformer une enfance chaotique en un roman nerveux et férocement tendre. La fille pourrait être un roman d’apprentissage de plus, mais non. C’est un roman unique et original. Aucun misérabilisme, aucune pitié, malgré la misère noire. Pour l’univers mis en scène et pour la profondeur des personnages, j’ai trouvé un lien de parenté étroit entre La fille et le roman de Kerry Hudson, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman. Mais la parenté s’arrête là. Oh! Et il y a de grands lecteurs dans ce roman. Rory et sa mère – malgré sa dyslexie – s’adonnent à la lecture, au point que «quand les hommes que maman ramène à la maison voient les noms alignés sur nos étagères, Kerouac et Kesey, Gilman et Ginsberg, le Bouddha voyageur dans un coin, ils retiennent leur souffle et leur excitation descend d’un cran, ils se demandent s’ils seraient tombés dans une bibliothèque ou si, à force de picoler, ils auraient pas sombré jusqu’au dimanche pour se réveiller à l’église.»

La fille, Tupelo Hassman, 10-18, 2015, 336 p.

Rating: 4 out of 5.

© unsplash | Kalegin Ffust

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