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Ballade pour Leroy · Willy Vlautin

Leroy Kervin a vingt-quatre ans. Poussé par son patron, il s’engage dans la National Guard et, peu de temps après, est envoyé en Irak. Six mois plus tard, une bombe artisanale détruit le véhicule dans lequel il se trouve. Leroy se réveille à l’hôpital, en Allemagne, avec les deux bras cassés et un grave traumatisme crânien. Il ne sait plus ni parler ni marcher. «La vie qu’il avait connue n’existait plus. Ce Leroy Kervin-là n’existait plus.»

Il est rapatrié aux États-Unis et, comme sa mère n’a pas les moyens de le placer ailleurs, il se retrouve dans un foyer pour handicapés mentaux dans une ville de l’État de Washington. S’il marche à nouveau, il a toujours du mal à parler et à gérer ses émotions. Leroy se réveille un soir, la lucidité de retour. Il mesure toute l’ampleur de sa condition, le caractère irrémédiable de son état. Il ne souhaite qu’une chose: en finir. Mais il rate son coup. Il se réveille à l’hôpital avec une sonde enfoncée dans la gorge et des drains thoraciques. Il se laissera dériver, broyé par ses cauchemars délirants.

Sa mère Darla, caissière au Safeway, est à son chevet dès qu’elle le peut. Elle lit à son fils unique les romans de science-fiction qu’il apprécie tant. Elle a éloigné Jeanette, la petite amie de Lorey, parce qu’elle mérite mieux et n’a pas à vivre ça. Mais Jeanette ne restera jamais trop loin, du moins en esprit, parce qu’elle l’aime, son Leroy.

Autour de Leroy gravite Pauline, l’infirmière célibataire. Sa vie se résume à visiter et à prendre soin de son «enfoiré de père» dépressif. Elle veille sur ses patients comme sur les enfants qu’elle n’a jamais eus. À commencer par Mr. Flory, atteint d’un cancer de l’estomac. Quand elle rencontre Jo, hospitalisée pour des ulcères aux jambes, elle se prend d’affection pour elle. Elle veut sauver la vie de cette jeune fugueuse, abandonnée par sa famille ultra-religieuse, qui vit dans un squat avec trois méchants garçons. Autre personne à graviter autour de Leroy: Freddie, le gardien de nuit qui travaille au foyer pour handicapés où résidait Leroy. Ce père de famille travaille dans une quincaillerie le jour, et au foyer pour handicapés la nuit. Même avec deux boulots, il n’arrive pas à joindre les deux bouts. Soixante-quinze mille dollars de dettes, ça use son homme.

Comme chaque semaine, Freddie tenta de trouver le moyen de se sortir du pétrin mais, en fin de compte, c’était impossible. Il ne gagnait pas suffisamment d’argent, voilà tout. Il ferait mieux de se déclarer en faillite, mais il ne le voulait pas.

N’en pouvant plus d’être invisible aux yeux de son mari, sa femme est partie un matin à Las Vegas avec ses filles et s’est mise en ménage avec un autre homme. Lorsque Lowell Price, un Indien Yakama, propose à Freddie un plan pour faire un gros coup d’argent, ce dernier hésite. Mais au fond, a-t-il le choix?

Ballade pour Leroy, c’est du réalisme social à l’état pur. Rien de spectaculaire ici, que les misères, petites et grandes, du quotidien. Le portrait des maux qui rongent notre société est sans concession: solitude, séparation, maladie mentale, marginalité, surendettement, itinérance. Les personnages de Willy Vlautin se démènent, ils en bavent pour vivre. La vie leur est tombé dessus, les a mis sur le flanc. Mais ils se relèvent, avancent du mieux qu’ils peuvent. Parce qu’ils croient, encore et malgré tout. Peut-être à pas grand-chose. Mais presque rien, c’est déjà mieux que rien. Chaque personnage est habité par une bonté, une bienveillance et un dévouement infinis, et ce, malgré la merde dans laquelle ils pataugent. Ces personnages, j’ai vraiment eu l’impression de les connaître, de les reconnaître. Ici, la compassion fait contrepoids à la noirceur quotidienne. Un simple geste, un regard, une main tendue, et c’est un monde qui s’ouvre. Les mots de Willy Vlautin sont ciselés, puissants. Les phrases gonflent lentement, avant d’éclater en morceaux. J’en ai versé, des larmes. Comme ça m’arrive rarement. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour lire certains passages, le cœur noué, les yeux remplis d’eau. Un roman bouleversant, pétri d’une grande humanité. Ces personnages m’habiteront longtemps, très longtemps.

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin, trad. Hélène Fournier, Albin Michel, «Terres d’Amérique», 2016, 292 p.

Rating: 5 out of 5.

© unsplash | Sharon Mccutcheon

21 comments

  1. J'étais complètement passée à côté de ce livre, mais tu m'intrigues!

  2. Ah je le veux. Il est vrai que j'ai Plein Nord du même auteur dans ma PÀL mais je veux y ajouter celui-ci également. Très beau billet Marie-Claude.

  3. Oh tu as pleuré ! Je le guette depuis longtemps (vu chez pas mal d'internautes) mais mon budget est serré ces temps-ci; j'espère le trouver en librairie un jour (pas encore arrivé).

  4. Maintenant, je me retiens de ne pas lire les deux autres Willy Vlautin qui dorment dans ma PÀL depuis belle lurette. Je suis au moins assurée de passer un excellent moment. Ça promet!

  5. Merci encore, Suzanne. J'ai aussi \ »Plein Nord\ » dans ma PÀL, mais aussi \ »Motel Life\ » et le plus rare \ »Cheyenne en automne\ ». Que du bonheur (et sans doutes quelques larmes) en perspective!

  6. J'avais beaucoup aimé son premier roman \ »Motel Life\ », c'est un auteur que j'ai très envie de retrouver !

  7. Et bien, difficile de ne pas noter après ton billet. Je t'avoue quand même craindre le côté très émotionnel tire-larmes pas trop ma tasse de thé généralement. Et au niveau du rythme, ce n'est pas trop lent?

  8. Le côté «tire-larmes» ne concerne que moi! C'est mon côté sensible (oui, oui, j'en ai un!) qui a été interpellé. Mais ce n'est pas écrit dans le but de tirer les larmes. Pas de lourdeur ni de lenteur. À cause de la diversité des points de vue, pas de temps morts.

  9. j'aime tellement ce genre de roman et de littérature. Terre d'Amérique est de toute façon une très belle collection. Je note ce roman immédiatement.

  10. Albin Michel (et sa collection Terre d'Amérique) publie de vraies pépites. Celle-ci est à ne pas rater lorsqu'on raffole de la littérature américaine. Bonne lecture, Indira!

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